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Christophe Vachaudez

01 June 2022

© Frédéric Ducout

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Si son œuvre a connu une rétrospective au musée Estrine de Saint-Rémy-de-Provence, l’année passée, il demeure pourtant encore confidentiel en Europe. Enfant, Françoise Gilot a côtoyé le peintre postimpressionniste Émile Mairet, un ami de sa grand-mère, et, haute comme trois pommes, elle sera surprise à s’extasier devant l’une de ses toiles où prédomine le gris. Ému, l’artiste la lui offre et lui prédit un avenir artistique. Françoise a onze ans, griffonne sans arrêt et a déjà l’œil !

Pablo Picasso La femme fleur (Francoise Gilot 1946) © DR

Pablo Picasso La femme fleur (Francoise Gilot 1946) © DR

Plus tard, on ne s’étonne pas quand elle délaisse ses études de droit pour s’orienter vers le dessin et la peinture, suivant les traces de sa mère, Madeleine Renoult, honorable aquarelliste. Bientôt, Françoise rencontre le peintre hongrois Endre Rozsda, une sorte d’âme sœur avec qui elle va partager sa passion, un compagnon de route en quelque sorte. À la même époque, une rencontre fortuite dans un restaurant va changer sa vie. Le coup de foudre s’appelle Pablo Picasso. Françoise supplante ainsi Dora Maar dans le cœur du maître et intègre de plain-pied son univers. Ses yeux de braise ont hypnotisé le géant et les quarante ans de différence apparaissent comme une simple formalité numéraire. Deux enfants naîtront de cette relation singulière : Claude, en 1947, et Paloma, en 1949. Le tandem durera neuf ans, entre 1944 et 1953, et Picasso immortalisera Françoise sous les traits d’une Femme fleur.

© Frédéric Ducout

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Françoise choisira pourtant de mettre un terme à l’histoire, laissant un Picasso meurtri et menaçant. Il faudra impérativement mettre une distance, d’autant qu’elle veut continuer à créer. Son art va d’ailleurs évoluer. Très tôt attirée vers l’abstraction, elle reviendra un temps au figuratif sous l’influence de Picasso, mais reprend de « bonnes » habitudes quand elle s’affranchit du bouillant Malaguène. Elle s’émancipe encore davantage au contact de son deuxième mari, Luc Simon, peintre lui aussi. Elle l’a épousé en 1955 et lui donne une fille prénommée Aurelia. Côté couleurs, la muse qui a suivi les cours de l’Académie Julian et ceux de l’École des Beaux-Arts de Paris communie aussi bien avec l’œuvre de Pierre Bonnard qu’avec celle de Matisse qu’elle a découvert lors d’une exposition au Palais de Chaillot en 1937. Picasso l’emmènera même dans son atelier et le chef de file du fauvisme réalisera le portrait d’une Françoise conquise, séduite par un équilibre de la ligne qu’elle cultivera ensuite dans ses propres compositions.

Mais Françoise a bien d’autres références. Au début de la guerre, elle a côtoyé Line Vautrin, dont la mère lui commande des boutons en céramique pour sa boutique du Faubourg-Saint-Honoré. Elle sympathise avec Sonia Delaunay ou se crêpe le chignon avec Nicolas de Staël mais reconnaît volontiers qu’il est sans doute l’artiste à qui elle doit le plus. Les rencontres ont ainsi jalonné un parcours atypique qui ne trouve plus à Paris un terreau fécond à son évolution. Qu’à cela ne tienne, Françoise traverse l’Atlantique et trouve un atelier à New York où son art reprend vigueur, à la conquête du marché américain.

© Frédéric Ducout

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En 1964, elle publie Vivre avec Picasso, un ouvrage intime qui déclenche la colère de l’intéressé, au point qu’il se refuse à revoir ses enfants. Le succès sera au rendez-vous, même si les critiques ne se privent pas d’accuser l’auteure d’opportunisme. Mais Françoise n’en a cure, d’autant qu’elle a fait la connaissance d’un autre homme. En 1970, elle convole avec le docteur Jonas Salk, sommité scientifique, pionnier de la vaccination contre la poliomyélite. Le couple connaîtra vingt-cinq ans de bonheur. Avec lui, elle va parcourir le monde et remplir d’esquisses quantité de carnets de voyage. Certains ont été récemment édités chez Taschen. En Inde, à Venise ou au Sénégal, elle croque de mémoire des scènes qui l’ont marquée au cours de la journée car, explique-t-elle, elle ne peut travailler d’après nature. La réalité entrave bien trop sa liberté.

Françoise Gilot, Intimité , 1956 © DR

Françoise Gilot, Intimité , 1956 © DR

En parallèle, Françoise pratique aussi la gravure et la lithographie. Élevée au rang de commandeur des Arts et des Lettres en 1988, elle reçoit l’ordre national du Mérite en 1996 et, de chevalier de la Légion d’honneur en 1990, elle devient officier en 2009. Les honneurs, certes, mais son œuvre rencontre plus d’écho aux États-Unis. Françoise s’en préoccupe comme d’une guigne, restant fidèle à sa maxime : « Il y a des gens qui veulent plaire, moi, je ne cherche ni à plaire, ni à déplaire. Je veux faire un travail qui corresponde à mon moi intérieur ». Et pourquoi s’en faire, d’ailleurs ? Une de ses toiles, de 1956, Intimité, la montrant contant une histoire à Claude et Paloma, vient de se négocier à plus d’un million de dollars ! Entre son atelier parisien ou celui de New York, sis dans un immeuble de la 67e rue Ouest, la centenaire continue à peindre avec un corpus riche jusqu’ici de 1600 toiles et de 3600 œuvres sur papier. Chapeau bas, Madame !

En couverture : Françoise dans son atelier © Frédéric Ducout

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