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Trente-trois ans après sa mort, le roi Baudouin à livre ouvert

GothaLivreMade in BelgiumMaison de Saxe-Cobourg

Martin Boonen

31 July 2026

Le roi Baudouin s’éteignait le 31 juillet 1993, à Motril. Trente-trois ans après cette disparition, la biographie que Vincent Dujardin lui a consacrée, parue le 15 mai 2026 aux éditions Mame, s’est imposée comme l’ouvrage de référence sur son règne. Fruit de près de vingt années d’enquête, elle repose sur un accès sans précédent aux archives personnelles que la reine Fabiola a ouvertes avant sa mort, et rouvre le dossier Lumumba.

Ce 31 juillet 1993, le roi meurt subitement d’un arrêt cardiaque dans sa résidence de Motril, en Espagne. L’émotion est nationale. Aux funérailles, la reine Fabiola choisit de porter le blanc plutôt que le noir, geste unique qu’elle veut symbole d’espérance, et le cardinal Godfried Danneels décrit le souverain comme « le berger de son peuple », image qui façonnera durablement sa mémoire collective. Trois décennies plus tard, cette mémoire dispose de sa somme historique.

Fort de huit à neuf cents pages selon les éditions, l’ouvrage porte la signature de Vincent Dujardin, historien né à Bruxelles en 1972, professeur ordinaire à l’UCLouvain et professeur invité à l’Université de Strasbourg. Spécialiste de l’histoire politique belge, de l’intégration européenne et des relations internationales, il avait déjà consacré des biographies à Pierre Harmel, à Paul Van Zeeland et à Léopold III. Son Baudouin apparaît comme le point culminant de cette œuvre, et comme la première somme d’ampleur sur un règne de quarante-deux ans, de 1951 à 1993.

L’enquête s’est déployée à travers la Belgique, l’Europe et les États-Unis. L’historien a mobilisé les carnets politiques et spirituels du souverain, les fameux carnets Atoma, des correspondances privées, des agendas, des archives administratives belges et étrangères, ainsi que de nombreux témoignages de première main. La genèse du livre tient surtout à une décision de la reine Fabiola, qui lui a ouvert des fonds personnels jusque-là inaccessibles et non classés. Le porte-parole du Palais royal, Xavier Baert, a qualifié ce geste d’« initiative personnelle », en rupture avec les usages de la maison.

Ce que l’ouvrage met au jour

Le récit suit le règne au fil de ses crises : la Question royale héritée de Léopold III, la décolonisation du Congo et l’affaire Lumumba, la grande grève de l’hiver 1960-1961, la fédéralisation de l’État, la construction européenne, puis la crise de 1990 autour de la loi dépénalisant l’avortement. Il restitue également les relations du roi avec les dirigeants de son époque, de Gaulle, Mitterrand, Gorbatchev, Juan Carlos ou Jean-Paul II.

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L’intime n’est pas laissé de côté. Le livre revient sur l’enfance du prince, marquée par la guerre et par la mort de la reine Astrid, disparue dans un accident de voiture alors qu’il n’avait pas cinq ans, sur sa rencontre avec Fabiola, que Vincent Dujardin décrit loin du coup de foudre attendu, sur les cinq fausses couches qui priveront le couple d’enfants, une souffrance que le roi n’évoquera qu’avec pudeur, et sur les circonstances de sa mort.

Deux révélations ont retenu l’attention. L’historien affirme d’abord que les conclusions de la commission parlementaire Lumumba de 2001, jugées accablantes pour le rôle du roi dans l’élimination du premier Premier ministre congolais, sont « clairement erronées » : des erreurs de datation et de destinataire auraient faussé la lecture d’un courrier royal. L’ouvrage dresse ensuite, à partir des carnets intimes, un portrait spirituel inédit d’un homme habité par une foi profonde et par des doutes que l’image officielle n’avait jamais laissé paraître.

Un accueil partagé chez les historiens

La réception scientifique n’a rien d’unanime, singulièrement sur le volet congolais. Ludo De Witte, auteur en 1999 de L’Assassinat de Lumumba, paru chez Karthala, a vivement contesté ce travail dans les colonnes de De Standaard, estimant que le livre maintient un soutien implicite du roi au projet d’assassinat et y voyant une nouvelle tentative de renforcer la canonisation du souverain défunt. La controverse a franchi la frontière : Le Monde a relevé que l’ouvrage relance le débat sur la responsabilité du roi des Belges dans cette affaire.

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Sur la méthode, en revanche, les éloges dominent. Un chroniqueur de La Libre rappelle que le livre repose sur des années de recherches en archives, et que la communauté des historiens, toutes tendances philosophiques confondues, l’a reconnu. La librairie Le Chat Botté salue une approche « précise et neutre, sans jamais céder à l’hagiographie ». Éditeur et libraires, de la Fnac à Filigranes, présentent l’ouvrage comme le futur livre de référence sur la vie du roi.

Un calendrier jugé sensible

La parution intervient dans un contexte chargé. En septembre 2024, le pape François avait ravivé la crise de 1990 en saluant, sur la tombe de Baudouin, son opposition au droit à l’avortement et en appelant à sa béatification. La procédure a été officiellement ouverte le 17 décembre 2024. Certaines voix laïques ont soupçonné une proximité entre le livre et cette dynamique, soupçon que des commentateurs, dans La Libre notamment, ont écarté en insistant sur le caractère strictement historique et documenté de l’enquête.

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Le débat public s’est cristallisé sur une question : un roi ayant refusé de signer la loi sur l’IVG peut-il être canonisé sans réactiver les tensions autour de la dépénalisation ?

Un lancement suivi dans tout le pays

Le 11 mai 2026, le musée BELvue, attenant au Palais royal de Bruxelles, accueillait la soirée de lancement. La foule des grands jours et la presse du nord comme du sud du pays s’y sont pressées. Le Soir, La Libre, la RTBF, RTL, 7sur7, Moustique et Cathobel ont consacré articles et reportages à la sortie, et l’auteur a été reçu comme invité du Monde en direct sur La Première.

Les réseaux sociaux ont prolongé la discussion entre spécialistes : l’historienne Caroline Sagesser y a publié une analyse détaillée de la mécanique constitutionnelle de la crise de 1990, nuançant certains points tout en saluant la richesse du matériau réuni.

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Dans les cercles proches de la monarchie, l’ouverture des archives privées de la famille royale par Fabiola est perçue comme un événement rare. Xavier Baert a insisté sur son caractère personnel, tout en assurant qu’elle ne livrerait aucun secret d’État de nature à renverser le système en place, un point que l’historienne française Hélène Becquet a également relevé dans la presse.

Le débat scientifique, lui, reste ouvert. Le CegeSoma a invité Vincent Dujardin à s’en expliquer publiquement le 9 octobre 2026, face à la professeure Catherine Lanneau, de l’Université de Liège. Trente-trois ans après Motril, la figure du roi triste continue de susciter des lectures contradictoires.

Vincent Dujardin, Baudouin, un roi face aux crises de son temps, éditions Mame, 2026, 30 euros.

Photo de couverture : © Photonews

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