Martin Boonen
23 April 2026
Fondée en 1973 à l’initiative d’un petit groupe de propriétaires de châteaux bordelais de retour d’un voyage promotionnel au Japon, l’Union des Grands Crus de Bordeaux rassemble aujourd’hui 132 châteaux issus de quatorze appellations, de Saint-Julien à Sauternes, de Pomerol à Pessac-Léognan. Son credo, résumé par la devise « Savoir faire et faire savoir », s’incarne dans un calendrier dense d’environ quatre-vingts manifestations par an dans une vingtaine de pays, de Séoul à New York en passant par Paris et Tokyo.
À sa tête depuis février 2025, François-Xavier Maroteaux, 42 ans, propriétaire du Château Branaire-Ducru (4e cru classé à Saint-Julien), succède à Ronan Laborde, propriétaire du Château Clinet à Pomerol. Diplômé de finance à Paris-Dauphine, passé par la banque puis LVMH, il avait rejoint la propriété familiale en 2015. Son père, Patrick Maroteaux, disparu en 2017, avait lui-même présidé l’UGCB de 2000 à 2008. Avant son élection, François-Xavier Maroteaux présidait déjà l’ODG (Organisme de Défense et de Gestion) de Saint-Julien, assurait la vice-présidence de la Fédération des Grands Vins de Bordeaux et siégeait au bureau du CIVB (Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux).
Eventail.be – Pourquoi l’étape bruxelloise est-elle inscrite chaque année au calendrier de l’UGCB ?
François-Xavier Maroteaux – La Belgique est un pays central pour Bordeaux. Pour les seuls grands crus classés au-dessus de 22,50 euros de prix de départ, nous sommes plutôt dans le top 7 mondial ; pour l’ensemble de Bordeaux, plutôt dans le top 5. Nous organisons chaque année une dégustation annuelle de l’Union à Bruxelles : hier, près de 90 membres sont venus présenter le millésime 2023 devant 330 professionnels. Cela faisait très longtemps que nous n’avions pas eu autant de professionnels. Cette année, nous avons ajouté un certain nombre d’événements dans des restaurants et des bars à vin, pour que trois, quatre ou cinq propriétés puissent échanger avec un nombre plus restreint d’invités. Bruxelles s’inscrit dans une tournée qui nous a menés à Amsterdam juste avant, à Paris en février, aux États-Unis en janvier, en Asie en novembre, et à Hong Kong.
– On dit souvent que Bordeaux va mal. Les grands crus sont-ils épargnés par la crise ?
– On communique beaucoup sur Bordeaux en disant que Bordeaux va mal, et une partie de cette perception vient de nous : il y a trois ou quatre ans, la profession a alerté sur la surproduction et la nécessité d’arracher. Bordeaux a été précurseur. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement une histoire bordelaise : les Américains arrachent, les Australiens arrachent, l’Espagne arrache, le Chili aussi. Partout, on arrache. Le monde du vin est en difficulté, pour des raisons diverses. N’oublions pas que, pour une majorité de consommateurs, nous ne sommes pas un produit essentiel. L’économie au sens large pèse lourd : le manque de croissance un peu partout dans le monde fait que les gens ne sont pas à la fête pour un produit qui n’est pas essentiel. Il y a aussi toutes les barrières douanières, les taxes aux États-Unis, l’Angleterre et le Brexit, une Chine qui n’est pas beaucoup plus simple en ce moment, et des taux de change peu favorables. Ce qui s’est passé il y a dix jours ne nous aide absolument pas en termes de visibilité, tout particulièrement pour les primeurs, où l’on demande à des gens d’acheter des vins qu’ils n’auront pas avant dix-huit mois. Cela dit, à plus long terme, je suis plutôt optimiste pour Bordeaux : nous restons le fleuron du vignoble mondial. Quand vous posez la question aux consommateurs dans le monde, c’est Bordeaux qui sort en premier. Et parce que nous avons été les premiers touchés, nous avons peut-être trouvé des solutions plus rapidement. L’attrait pour Bordeaux est toujours là : 430 professionnels à Amsterdam, plus 300 avec un distributeur, 330 hier à Bruxelles. Nous avons simplement besoin d’un peu de visibilité.
François-Xavier Maroteaux © Brice Braastad
– Quelle pertinence conserve aujourd’hui le classement de 1855, quand d’autres classements bordelais sont fragilisés ?
– Il tient toujours parce que, si on devait le refaire aujourd’hui, il changerait très, très peu. Il a été très bien fait à l’époque. Cela dit, le marché a refait son propre classement : les premiers grands crus classés sont clairement dans le haut du panier en termes de prix, mais vous avez des propriétés quatrièmes ou cinquièmes qui vendent au prix de deuxièmes, et quelques propriétés classées deuxième ou troisième qui vendent plutôt au prix de quatrièmes. Si on devait le refaire, sincèrement, on ne changerait pas énormément de choses. En revanche, l’impact d’un changement serait colossal, et l’on n’arrivera jamais, il faut être réaliste, à trouver une façon neutre de procéder, avec des gens qui ne soient ni juges, ni parties. Le classement existe, nous en sommes très fiers, mais ce n’est pas lui qui fait que nous vendons du vin aujourd’hui. Soyons réalistes.
– Le classement reposait-il uniquement sur les prix pratiqués à l’époque ?
– Pas seulement. On veut toujours dire que c’était uniquement les prix, mais ce sont quand même les terroirs qui ont été examinés. Quand on regarde bien, pour ne pas s’être trompé à ce point, il fallait bien qu’ils aient aussi regardé les terroirs. Oui, ils ont aussi regardé les prix, mais déjà à l’époque, on pouvait considérer que les gens faisaient leur propre classement : s’ils étaient prêts à payer tel prix, c’est qu’ils estimaient que les vins étaient bons. On a simplement matérialisé ce que le marché faisait déjà. Et globalement, aujourd’hui encore, à Bordeaux, que l’on prenne le classement de Saint-Émilion, celui de 1855 ou celui de Pessac-Léognan, les mieux classés sont ceux qui vendent le plus cher. Je ne connais pas de marché où les gens sont prêts à acheter de la mauvaise marchandise à prix élevé. À un moment, cela finit toujours par se découvrir.
– Le cas de Lafleur, sortie de son appellation à Saint-Émilion, interroge sur le sens même des appellations bordelaises. Qu’en pensez-vous ?
– Les appellations gardent un sens, parce qu’elles sont liées à une origine géographique propre. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas, dans leurs règles, des choses à faire évoluer. N’oublions pas une chose : les règles inscrites pour chacune des appellations, ce sont les propriétés qui les ont choisies. En France, on aime beaucoup dire que c’est l’administration qui nous impose des contraintes, mais les appellations ont été faites par les producteurs eux-mêmes, qui ont rédigé les cahiers des charges. Pendant très longtemps, on a rédigé des cahiers des charges très restrictifs, comme une façon de dire aux consommateurs : regardez les restrictions que nous nous imposons pour produire les plus grands vins possibles. À Saint-Julien par exemple, on ne peut plus ajouter d’hectares, il n’y a plus de place. Le cas de Laflleur touche à l’irrigation. Je ne rentrerai pas dans les détails, Laflleur n’est pas membre de l’Union, je n’ai donc pas à m’exprimer là-dessus, mais je ne suis pas sûr que ce cas se démultiplie.
© Alice Bown Agency
– La question de l’irrigation est-elle à revoir, notamment avec le changement climatique ?
– Aujourd’hui, on n’a pas le droit d’irriguer après trois ans. On peut demander des dérogations, mais la réalité, c’est qu’elles restent compliquées à obtenir. Il y a aussi la question de savoir où trouver l’eau : elle coûte de l’argent, ce n’est pas si simple. Ce que l’on observe, c’est que la difficulté pour la vigne ne se situe pas forcément dans les trois premières années, mais plutôt dans les premières années où elle commence à porter du raisin, sans être encore assise sur des racines très longues. Au niveau de l’interprofession, nous réfléchissons à la possibilité de monter l’autorisation d’irriguer sans dérogation de trois à six, sept ou huit ans, pour aider les jeunes vignes à passer ce cap. Quand je regarde la mortalité dans notre vignoble, sur les vignes replantées ou les complants, c’est entre cinq et dix ans que l’on a le plus de dégâts, pas à un ou deux ans. Ce sont plutôt des ajustements de ce type qu’il faudrait faire.
– Les grands crus sont-ils prêts à innover pour s’adapter, ou la tradition prime-t-elle ?
– La meilleure réponse se lit dans la qualité des vins et l’adaptation réalisée par toutes les propriétés. Nous avons fait déguster le millésime 2023 en Angleterre, en Suisse, aux États-Unis, à Paris, à Amsterdam, à Bruxelles. À chaque fois, les gens nous disent que c’est impressionnant de voir à quel point les vins sont de plus en plus précis et, surtout, de plus en plus faciles à boire dans leur jeunesse. Dans l’ensemble des crus classés, tout le monde réfléchit énormément, travaille énormément, il y a énormément de recherches. Sur les cépages alternatifs, c’est lilliputien. Sur les cépages résistants, aujourd’hui, ce n’est pas bon. Il faut être réaliste, on ne va pas sacrifier la qualité. Nous sommes là pour faire des grands vins. Cela ne veut pas dire qu’on ne fait pas d’essais, mais cela restera marginal, et il faudra des dizaines d’années pour que la recherche avance. Entre-temps, restons pragmatiques. Nous avons eu des millésimes où nous nous sommes demandé comment gérer l’alcool ; puis vous prenez 2024, où l’on a même pensé à un moment que nous n’irions pas à la maturité, avant de constater que tout se passait bien. Ce n’est pas aussi linéaire qu’on pourrait le croire quand on regarde l’histoire de Bordeaux. On parlait de l’effeuillage, on pourrait aussi évoquer les vendanges vertes : il y a eu une époque où l’on est allé trop loin, parce que l’on avait peur de ne pas atteindre la maturité. Aujourd’hui, avec le changement climatique global, on réadapte les choses autrement.
– On garde l’image d’un Bordeaux figé dans la tradition. Est-elle encore fidèle à la réalité ?
– Sincèrement, à Bordeaux, on se pose énormément de questions. Il ne faut pas oublier que nous sommes beaucoup de petites structures, dans lesquelles on arrive quand même à faire changer les choses. Aujourd’hui, dans ce contexte, nous n’avons pas le luxe de ne pas nous poser de questions. Il faut avancer, sans perdre son ADN. Ce qui me fait plaisir, c’est quand j’entends des gens me dire : « Ça, j’adore. C’est le Bordeaux que j’aime. » Chacun joue dans sa cour. On parle des grands crus, on a l’image d’une certaine tradition, mais les vins sont beaucoup plus accessibles qu’autrefois. Nous ne faisons peut-être pas évoluer les choses aussi vite que d’autres : nos marques reposent sur des décennies, voire des siècles. Quand vous êtes une marque inconnue, vous pouvez vous permettre de tout essayer ; nous ne pouvons pas jouer de la même façon. Mais, mine de rien, nous arrivons à faire avancer le style de nos vins.
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