Éric Jansen
11 February 2026
Pourquoi collectionner ? La question semble toute simple, mais bien de peu de collectionneurs savent y répondre. Entre plaisir inassouvi d’acquérir et désir de constituer un ensemble cohérent, comme le ferait un musée, la démarche d’accumuler autour de soi des œuvres d’art est souvent irrationnelle. Pour Lorenz Bäumer, impossible d’expliquer pourquoi cette photo de Stéphane Couturier cohabite avec un fauteuil de Louis Durot, un photogramme d’Adam Fuss, une céramique de Roger Capron, un néon de Mathieu Mercier… “C’est une succession de coups de cœur, explique-t-il. Des émotions ressenties sur le moment et l’envie irrésistible d’avoir ces objets sous les yeux.” Démonstration après sa visite du Salon du dessin contemporain : “J’ai eu un éblouissement devant un dessin de Fabien Mérelle et un grand pastel de Tudi Deligne”. Ils ne sont pas encore accrochés dans son appartement parisien, et pour cause, il n’y a plus un centimètre carré de libre ! “Le plus incroyable, c’est que j’ai fait une vente chez Sotheby’s en 2022, pour avoir un peu de place, et c’est comme si rien n’avait bougé.”
La bibliothèque est devenue un cabinet de curiosités. Au centre, une photo de Stéphane Couturier. Les fauteuils sont de Raphaël et les tables basses de Philippe Pasqua. La suspension de Johanna Grawunder a été inspirée par une bague dessinée pour elle.
Lorenz Bäumer devant une partie de sa collection de photos consacrées à la colonne Vendôme.
Lustre d’Ingo Maurer, photographie de Vik Muniz, bougeoirs de Pascal de Maurin et le chat Fritz Froutz.
Certaines œuvres d’art sont aussi là parce que Lorenz Bäumer connaît bien leur auteur. Pour preuve, les nombreuses photos de Vik Muniz sur les murs de l’appartement. “Il n’y a qu’une petite sélection. Je l’ai connu il y a trente ans et je crois qu’en tout j’ai vingt-sept photos…” Même relation amicale avec Philippe Pasqua qui a fait le portrait de ses trois enfants, dans son style expressionniste, loin du conte de fée… Un autre artiste est également très présent dans l’appartement, c’est le designer André Dubreuil avec lequel Lorenz a entretenu une complicité artistique. “J’étais fasciné par son travail. Je lui ai commandé beaucoup de choses, sans savoir exactement ce que j’allais obtenir car il ne faisait jamais de dessin préparatoire.” Le résultat prouve qu’il a eu raison : l’entrée réunit un cabinet, des consoles, des photophores et une pendule, un ensemble d’une grande valeur aujourd’hui. “Il ne faut jamais penser à ça, s’empresse-t-il de nuancer. Aucun achat ne doit être spéculatif. Seul compte le plaisir que procure l’objet.” Certes. Il n’empêche, Lorenz Bäumer sait distinguer le bon grain de l’ivraie, comme il sélectionne ses diamants. Pour preuve, dans la salle à manger, le lustre Porca Miseria ! d’Ingo Maurer, devenu iconique, tout comme, dans le salon, la bibliothèque sphère Reinventing The Wheel de Ron Arad. Autre acquisition pointue et promise à un bel avenir, les sculptures lumineuses de Yonel Lebovici, dont on redécouvre le travail. Elles voisinent avec les suspensions de Johanna Grawunder et la table basse d’Ingo Maurer, dans un savant dialogue autour de la lumière. “Il y a tout de même un fil rouge dans cet appartement : des couleurs fortes, des jeux de lumière et un esprit un peu seventies.”
Chaise longue de Yonel Lebovici, sculpture robot chinée aux Puces, bibliothèque-sphère de Ron Arad devant une photo de Vik Muniz.
Suspension de Johanna Grawunder, table basse d’Ingo Maurer, tapis d’Hélène de Saint Lager.
Mais Lorenz Bäumer ne s’arrête pas là. Aux œuvres d’art et aux pièces de design, il ajoute d’autres acquisitions plus inattendues, brutes, exotiques, voire tribales, donnant à l’appartement du collectionneur des allures de cabinet de curiosités. Ainsi, dans le salon, un meuble de James Irvine spécialement conçu en violet – sa couleur préférée – présente des sabres d’Indonésie, des massues de Polynésie, des boucles de ceinture de l’île de Florès et le squelette d’un jeune dinosaure ! Dans la bibliothèque, les livres ont laissé place à des masques de Bali, des herminettes d’Afrique, un double casse-tête à cochon des îles Vanuatu, des bijoux indonésiens, des embouts de makila (bâton de marche traditionnel – NDLR) et une collection de crânes… Crânes que l’on retrouve dans les vitrines de sa boutique de la place Vendôme, sous forme de bagues pavées de diamants blancs et noirs. “Bien sûr, tous ces objets m’inspirent, je m’en nourris.”
Sculpture lumineuse Épingle de nourrice de Yonel Lebovici.
Au-dessus d’un traîneau d’enfant transformé en bar, une oeuvre de Kiki Seror.
En parlant de la place Vendôme, Lorenz Bäumer fait une exception à son éclectisme tous azimuts. Il a patiemment rassemblé une collection de photos qui célèbrent la fameuse colonne. Cent cinquante clichés signés Charles Marville, Brassaï, Henri Cartier-Bresson, Jean-Philippe Charbonnier, Jean-François Fortchantre, auxquels se mêlent des dessins de Giuseppe Canella, Victor-Jean Nicolle ou encore Benjamin Zix, son dernier achat à Drouot. “Il représente le démontage des échafaudages de la colonne quand elle a été présentée à la foule.” Un choix qui prend tout son sens quand on connaît le parcours du joaillier. À ses débuts, il y a un peu plus de trente ans, son adresse était déjà place Vendôme, mais au troisième étage d’un immeuble, dans un appartement transformé en showroom, car impossible de ne pas être là, même de façon modeste, à côté des plus grandes maisons de joaillerie, quand on se destine à la création de bijoux. Depuis, Lorenz Bäumer s’est fait un nom, il a pignon sur rue, à côté du Ritz, en face de la fameuse colonne, et sa notoriété est internationale.
Dans un meuble de James Irvine, de l’argenterie Puiforcat voisine avec des massues de Polynésie.
Console et pendule d’André Dubreuil. Au mur, un photogramme d’Adam Fuss.
Il rentre justement de New York où il est allé présenter sa dernière collection à des clientes qui lui sont déjà acquises ou presque – Lorenz a un véritable fan-club. Dans le livre publié pour ses trente ans de création, il livrait quelques noms, les plus célèbres, mais cela donnait une idée : la princesse Charlene de Monaco, la princesse Astrid de Liechtenstein, Chris Burch, Diana Picasso, Linda Pinto… Qu’il crée la collection Chérie Blossom inspirée par les cerisiers en fleurs au Japon, tout en délicatesse, ou des bijoux baroques, comme ceux de la collection Gourmandise, des pièces plus géométriques comme les boucles d’oreilles Architecte, qu’il s’amuse à concevoir des bagues à secrets baptisées Oursins, Hérisson ou encore Coccinelle “avec les ailes qui s’ouvrent sur des cœurs en pierre de couleur”, ou qu’il dessine une grosse broche Araignée, “en améthyste, spinelle et métal oxydé”, Lorenz Bäumer est certain de séduire cette poignée de femmes toujours à la recherche d’un bijou hors du commun. “Il y a des femmes Cartier, comme il y a des femmes Van Cleef, mais chez moi, c’est l’inverse, le bijou dit quelque chose sur la personnalité de la femme qui le porte. D’ailleurs, la moitié de mes créations est faite sur mesure.” Dernier exemple avec la collection Titane. “Des combinaisons de couleurs extraordinaires avec des reflets incroyables, et la cliente peut choisir sa couleur.”
Portraits des enfants de Lorenz Bäumer par Philippe Pasqua, au-dessus d’une paire de candélabres d’André Dubreuil et d’une console faite spécialement par le designer autour d’un crâne de crocodile.
À la fin de l’année, Lorenz Bäumer est allé chercher l’inspiration en Égypte… En a-t-il rapporté des colliers pectoraux pavés de pierres précieuses façon Ramsès II, des crocodiles articulés et caparacés d’émeraudes, des bracelets serpents pour des Cléopâtre du XXIe siècle ? Réponse dans quelques mois. Et peut-être trouverons-nous lors de notre prochaine visite quelques antiquités égyptiennes sur les étagères de sa bibliothèque…
Photos : © Éric Jansen
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