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De Dublin à Rock House, la traversée irlandaise

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Martin Boonen

08 October 2026

De Dublin, la capitale géorgienne, aux tourbières de l’extrême Ouest dans le comté de Mayo, en passant par le cœur du pays et l’effervescence de Galway, récit d’une traversée de l’Irlande en famille. À moins de deux heures de vol de la Belgique, l’Irlande a de quoi séduire une famille : de grands espaces, une côte sauvage et une lumière qui redessine chaque paysage, quel que soit le temps.

De Dublin jusqu’au comté de Mayo, le voyage nous fait parcourir l’Irlande d’Ouest en Est. On prend le temps de la traverser en famille, au fil d’étapes qui éloignent chaque fois un peu plus de la capitale : Dublin, deux nuits au centre du pays, l’escale de Galway, puis plusieurs jours dans un vieux manoir face à l’Atlantique. Dans cette Irlande rurale et authentique, le rythme, avec des enfants, tient aux marches dans la lande, entre les troupeaux de moutons en liberté, ou sur la côte, à la pêche aux crevettes, aux sorties en voilier…

County Mayo © DR/Shutterstok

Dublin, ou l’art de tout faire à pied

Le vol depuis Bruxelles ou Charleroi est court, et l’on pose vite ses valises au Grafton, quatre-étoiles du centre à la décoration chaleureuse et urbaine. Il a un atout rare à Dublin : de vraies chambres familiales, avec des lits superposés pensés pour les enfants déjà grands, où l’on loge sans avoir à réserver deux chambres communicantes. Reste son meilleur argument : l’emplacement. À quelques minutes de St Stephen’s Green comme de Grafton Street, on en repart à pied dans toutes les directions. Précieux quand on voyage avec des enfants.

© DR

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Dublin se parcourt facilement. D’une rue à l’autre, on passe des vitrines de Grafton Street et de ses musiciens aux pelouses de St Stephen’s Green, puis aux quais de la Liffey. Les parcs sont nombreux et généreux : St Stephen’s Green tout proche, Merrion Square et ses portes géorgiennes, l’immense Phoenix Park pour qui veut s’éloigner. Il faut surtout voir Trinity College et sa bibliothèque. Dans l’Old Library, entre les hautes travées de reliures anciennes, l’émotion est réelle pour qui aime les livres — et elle gagne aussi les enfants.

Trinity College © DR/Shutterstock.com

Trinity College © DR/Shutterstock.com

St Stephen's Green © DR/Shutterstock.com

Le DART longe la côte © DR/Shutterstock.com

Dún Laoghaire © DR/Shutterstock.com

Un matin, on quitte la ville par le DART, le train côtier qui longe la baie entre plages et promontoires jusqu’à Bray ou Dún Laoghaire. Entre les deux, on préfère Dún Laoghaire : plus petite, un peu cossue, avec ses jetées de granit, ses plages et ses airs de station victorienne. On marche sur l’East Pier jusqu’au phare, face aux voiliers ; une vingtaine de minutes de trajet, une après-midi sur place, et l’on respire déjà l’Irlande maritime, en plein séjour urbain.

Vers l’ouest, une halte au bord du Lough Ree

Hodson Bay, Athlone © DR

Quitter Dublin pour le comté de Mayo, c’est traverser l’île d’est en ouest, et sentir la capitale s’effacer peu à peu au profit d’une Irlande plus rurale. À mi-chemin, en plein centre du pays, Athlone s’impose comme une halte naturelle. La petite ville fluviale, posée sur le Shannon (la grande colonne d’eau qui traverse l’île du nord au sud), n’est, en elle-même, pas très intéressante ; mais c’est un peu à l’écart que l’on s’arrête, au Hodson Bay, au bord du Lough Ree, ce vaste lac semé d’îles où l’hôtel a son petit port et ses activités nautiques. Si le temps irlandais n’inspire pas à la balade au moment de votre passage, l’hôtel profite de sa propre piscine intérieure (ouverte aux non-résidents) qui donne par de larges ouvertures panoramiques sur le Lough Ree et permet aux petits et aux grands d’observer les nuages bas et lourds, dramatiques, dans un confort idéal.

Hodson Bay, Athlone © DR

Le quatre-étoiles mériterait un léger rafraîchissement — disons-le franchement — mais il reste très confortable et d’un accueil sans faille. Pour une étape en famille, il n’y a pas mieux : les chambres familiales sont vastes et bien conçues et peuvent accueillir dans le confort les deux parents et trois enfants !

Hodson Bay, Athlone © DR

Hodson Bay, Athlone © DR

On y mange, surtout, remarquablement bien. Le Sunday Roast y connaît un tel succès que les habitants de la région font la file pour en profiter : c’est toujours bon signe. Le Waterfront Bar, lumineux et ouvert sur la baie, propose une cuisine de brasserie britannique qui ne triche pas avec le fait maison. L’Escale, la table plus gastronomique de l’hôtel, dans un décor classique et cossu, sert, elle, une cuisine d’inspiration bourgeoise et traditionnelle, mais menée avec un vrai soin : cuissons et assaisonnements précis, finesse (in)attendue, parfois relevés d’un léger twist. Si l’hôtel mériterait un petit coup de frais, L’Escale vaut le détour. À lui seul, ce sens de la table justifie l’étape.

Galway, la ville qui vit dehors

Galway © DR/Shutterstock.com

Sur la route du Mayo, on ne saurait passer Galway sans s’y arrêter. C’est la grande ville de l’Ouest, mais elle reste, à notre échelle, étonnamment ramassée… et n’en est que plus attachante. Jadis puissante cité marchande tournée vers l’Atlantique, l’Espagne et la France, elle est devenue une ville étudiante et créative qui vit intensément dehors : ruelles pavées, façades colorées, musiciens à chaque coin, terrasses débordantes. On va voir la vieille université et son quadrilatère de pierre, on flâne au fil des petits ponts qui enjambent le Corrib, cette rivière vive où l’on surprend les pêcheurs guettant le saumon et la truite de mer. Le soir, la musique traditionnelle s’échappe des pubs, pas parce qu’elle fait partie d’un décor en carton-pâte, mais parce qu’on la joue encore vraiment. La mer, jamais loin, donne à la ville une lumière et un air iodés très particuliers.

Rock House, l’âme d’un rocher

© Rock House Estate

Puis la route monte vers le comté de Mayo, et le voyage change de nature. Après les villes, voici les grands espaces. On se pose plusieurs jours à Rock House, ancien pavillon de pêche bâti vers 1838, devenu l’un de ces vieux manoirs qui ont une âme comme aucune construction plus moderne ne peut se prévaloir. Comme son nom l’indique, la maison est posée sur un rocher qui domine un parc profondément boisé (presque une forêt), un bras de mer et des plages où l’on élève des huîtres. Le domaine est vaste ; on y marche longtemps sans en faire le tour, et la région tout autour s’y prête tout autant.

© MB

© Rock House Estate

La demeure est un peu dans son jus, et c’est précisément ce qui fait son charme. Elle n’en est pas moins très confortable et peut loger tout un clan. Adultes et enfants peuvent se fréquenter sans se gêner et se retrouver dans le salon en fin d’après-midi pour un jeu de société, ou autour de la grande table de la salle à manger pour le dîner. La cuisine semi-professionnelle à l’entresol permet d’accueillir un chef à domicile : fini la logistique et les corvées, il ne reste que le plaisir d’être là. Depuis la terrasse et le salon, le regard plonge sur le parc, la forêt, puis le bras de mer. Les journées prennent un cours paisible ; les soirées s’étirent autour d’une Guinness ou d’un whiskey, d’une tasse de thé, d’un jeu de société ou d’un cigare, tandis que la lumière décline lentement sur la baie.

© MB

© Rock House Estate

Le parc, lui, est un véritable jardin botanique : plus d’une centaine d’essences rares et exotiques, superbement entretenues. On y marche jusqu’à la Boat House, ancien hangar à bateaux devenu un petit belvédère ouvert à presque 360° sur la baie, où l’on observe les phoques. Ici, on pêche (le domaine possède ses propres droits sur les rivières et les loughs voisins) et l’on chasse aussi, ce qui peut même être l’une des raisons du voyage ; mais se contenter de respirer l’endroit suffit déjà amplement. Le luxe, à Rock House, n’a rien d’ostentatoire : il tient à l’espace, au silence et au temps retrouvé.

© Rock House Estate

© Rock House Estate

Hodson Bay, Athlone © DR

Hodson Bay, Athlone © DR

Hodson Bay, Athlone © DR

Sur la baie voisine, Bellacragher Bay (plan d’eau abrité entre Mulranny, Achill et Ballycroy), un petit club de voile, cofondé au début des années 2000 par un enfant du pays, Seamus Butler, ingénieur naval aussi attachant que compétent, initie les plus jeunes au catamaran.

© DR/Rock House Estate

La langue n’est pas un obstacle : sans parler un mot d’anglais, les enfants, combinaisons en néoprène et gilet de sauvetage enfilés, s’alignent sur l’une des quilles du bateau et prennent part aux manœuvres, avec, pour point d’orgue, quelques passages au trapèze et des phoques croisés au fil de l’eau. L’équipe, très professionnelle, met un point d’honneur à leur laisser des souvenirs durables. Pendant ce temps, les parents (et les plus petits, en dessous de huit ans) suivent le catamaran depuis un bateau à moteur : personne ne reste à quai, et l’on vit l’expérience ensemble.

Plages turquoise, tourbières et troupeaux

© DR/Shutterstock.com

Autour du domaine, l’Ouest se déplie. Les petites villes ne manquent pas de caractère : Westport, avec son plan géorgien et ses ponts sur la Carrowbeg, ou Mulranny, suspendue entre la baie et les montagnes. La région, sans doute l’une des moins fréquentées du pays, en est restée d’autant mieux préservée. Côté mer, les plages alentour sont d’une beauté presque irréelle : une eau turquoise à se croire aux Caraïbes, où les enfants pêchent la crevette à pleines mains. Certaines gardent la mémoire de l’Armada espagnole, dont plusieurs navires sombrèrent au large de ces côtes en 1588.

© DR/Shutterstock.com

Partout, les moutons. En liberté dans la lande, ils ne sont pas d’abord élevés pour la laine ou la viande (d’autres troupeaux, plus au centre du pays, s’en chargent) mais pour entretenir le paysage. Chiens et bergers les encadrent, et l’on peut assister à de vraies démonstrations de conduite de troupeau. Sur les routes, il n’est pas rare de devoir s’arrêter pour laisser passer non pas vingt bêtes, mais plusieurs centaines : on coupe le moteur, on patiente, et l’on regarde s’écouler cette Irlande pastorale. Un conseil, au passage, si vous voyagez avec un chien : tenez-le en laisse. Il pourrait prendre les moutons en chasse (dangereux pour eux comme pour lui), et fort mal vu des bergers.

© DR/Shutterstock.com

Plus loin, Achill Island vaut le détour : sauvage, battue par le vent, merveilleuse à parcourir à pied. On y visite une petite distillerie d’IrishAmerican Whiskey. La visite est vite expédiée, mais la dégustation mérite le déplacement, et il y a du charme à croiser un tel lieu au milieu d’une île pareille. On déjeune au Golden Strand & Anchor Restaurant, un pub traditionnel comme on en croise beaucoup mais qui offre une très jolie vue sur la plage qui lui donne son nom.

Slievemore © DR/Shutterstock.com

Surtout, il y a le village déserté de Slievemore : plus de quatre-vingts cottages de pierre, réduits à leurs murs, les toits envolés. On l’associe souvent à la Grande Famine, qui précipita les départs ; mais il raconte une histoire plus longue, celle d’une société rurale fragile que l’émigration a fini par vider. Face à la montagne, ces lignes de pierre laissent une impression singulière, presque irréelle.

Wild Nephin National Park © DR/Shutterstock.com

À voir aussi, le parc national de Wild Nephin — autrefois Ballycroy —, immensité de tourbières et de reliefs dont le petit centre d’accueil, très bien conçu, sert de point de départ à d’agréables balades. La cantine, tenue par un Français du Sud-Ouest (ce qui est assez exotique dans ce paysage), propose d’excellents lunchs, avec, depuis la terrasse, la vue sur le parc.

La lumière : l’or vert irlandais

Achill Island © DR/Shutterstock.com

Reste la météo. Incertaine, capricieuse, sauvage comme la terre sur laquelle elle s’abat, elle n’est pourtant pas un obstacle et rappelle celle de l’Écosse voisine. On y traverse les quatre saisons en une seule journée. Si les éclaircies ne durent jamais plus de quelques heures, les averses sont souvent beaucoup plus courtes. Le paysage, lui, demeure superbe quoi qu’il arrive. Sous un ciel bas et gris, entre moutons et nuages, il prend des airs de fin du monde, dramatiques et romantiques. Puis un rayon perce, et toute la palette des verts s’illumine d’un coup : on comprend alors pourquoi on l’appelle l’île d’Émeraude : littéralement brillante et précieuse. Il n’y a rien à craindre du temps. Les jours moins cléments révèlent simplement une autre facette du pays, et les maisons, ici, sont faites pour être vécues de l’intérieur quand il le faut.

© DR

Lorsque l’on se remet en route vers Dublin pour rentrer en Belgique, on s’arrête pour luncher dans la petite ville de Tarmonbarry. Keenan’s y sert une cuisine traditionnelle très réussie en plus d’y rythmer la vie locale. C’est l’occasion de jeter un dernier regard sur les eaux du Shannon qui irriguent l’Irlande du Nord au Sud, dernière impression de nature libre irlandaise avant de retrouver la grande cité civilisée de Dublin, puis l’agitation bruxelloise et les tracas du quotidien. Cependant, on ne croisera plus jamais une touche de vert sans convoquer automatiquement le souvenir de l’île du trèfle.

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