Éric Jansen
15 September 2026
Philippe Starck au Café Beaubourg en 1984. © BERANGERE LOMONT
“J’étais fan de Philippe Starck lorsque j’étais adolescent, alors quand Guillaume de Casson m’a proposé de nous associer pour monter une exposition en 2020, je n’ai pas hésité, même si jusqu’alors la galerie présentait plutôt les architectes et les designers des années 1950-1960. Mais c’était une façon de poursuivre le travail de mise en lumière du design français.
Fauteuil Pratfall, prototype, 1984. © Fabrice Gousset
Table d’appoint pour l’hôtel Paramount, 1990. © Max Borderie
Tabouret de bar Phil Lizner, 1987. © Max Borderie
Lampe Tamish, 1982. © Maxime Champion
Cette première exposition avait comme focus les années 1980. Pour l’occasion, nous avions réuni une sélection d’objets emblématiques, des meubles rares et des prototypes. Durant ces années, Starck fait des pièces spécialement pour des lieux, elles ne sont pas éditées en grande quantité, ce qui les rend aujourd’hui collectible. Je pense au mobilier du Café Costes, des hôtels Royalton et Paramount à New York, et à des établissements au Japon. Nous avons rencontré un véritable enthousiasme, ce qui nous a incités à renouveler l’expérience en 2023 et en 2025. On a trouvé de nouvelles pièces, toujours de cette période, avant 2000, et ses créations en série pour des éditeurs comme Cassina, Kartell, Driade. Pour cette quatrième édition, qui sera accompagnée de la publication d’un livre supervisé par Guillaume de Casson, nous présenterons d’autres pièces iconiques.
Paire de fauteuils et tabouret Les Domaines, 1985. © Fabrice Gousset
Paire de guéridons Royalton, 1988. © Max Borderie
Comme le prototype du fauteuil réalisé en 1982 pour la bibliothèque de l’Élysée, quand Starck aménage les appartements privés du président François Mitterrand, des sièges provenant du restaurant parisien Les Domaines, des tabourets faits pour une boîte de nuit à Dallas, ou encore des meubles de rangement, des chaises et des miroirs dessinés pour les magasins Jean Paul Gaultier. Cette production est très emblématique de ce qui guidera toujours sa démarche : un design épuré, beau et fonctionnel, qui s’autorise aussi l’humour, et qui le conduira naturellement ensuite à travailler avec des éditeurs et à produire en série, car pour lui le design doit entrer dans tous les foyers, à l’exemple de sa fameuse brosse à dent imaginée en 1992 pour Fluocaril ! Quand on se penche sur ces créations – il parle de 10 000 projets réalisés – on ne peut qu’être fasciné par sa longévité, son inspiration, son champ d’action qui n’a pas de limite, comme lorsqu’il imagine une maison en kit ou bouleverse l’esthétique des yachts par une ligne révolutionnaire. Son travail ne cesse de repousser les limites et les critères du design. Et puis, il a une spécificité, car Starck est plus qu’un designer, c’est aussi un architecte et un metteur en scène, il conçoit des lieux en entier, il les théâtralise et les rend désirables, c’est un créateur d’ambiance, en phase avec l’air du temps, c’est pour cette raison que ses pièces reflètent leur époque.”
Du 11.09 au 03.10 • Matthias Jousse, galerie Jousse Entreprise, 18 rue de Seine, Paris 6e • jousse-entreprise.com

Mattia Bonetti et Elizabeth Garouste dans les années 1980. © Simon Kentish
“Notre collaboration remonte au début des années 1980, elle est née entre deux verres de vodka orange et trois tours de piste ! À l’époque, nous passions nos nuits au Palace. J’étais la petite amie de David Rochline, dont la sœur était Elizabeth Garouste et le meilleur ami, Mattia Bonetti. Ils avaient eu une première exposition chez Jansen en 1981 et j’ai eu envie de créer un lieu pour montrer leurs pièces. Je me suis associée à un autre noctambule, Frédéric de Luca, et nous avons transformé en showroom un appartement rue du faubourg Montmartre, en face du Palace. Je travaillais alors dans la publicité et je cherchais un nom qui sorte de l’ordinaire. J’avais pensé baptiser notre galerie L’Assassinat du duc de Guise, mais Frédéric s’y est opposé.
Miroir Feuilles, Garouste & Bonetti, 1992. © En attendant les barbares
Lampe Masque, Garouste & Bonetti, 1984. © En attendant les barbares
Guéridon Fourches, Garouste & Bonetti, 1990. © En attendant les barbares
Lampe Lune, Garouste & Bonetti, 1984. © En attendant les barbares
Un soir, après un dîner arrosé, il a parlé d’un poème de Constantin Cavafy, En attendant les barbares… Je lui ai coupé la parole : ‘Voilà, c’est ça notre nom !’ C’était en 1984 et rapidement ce terme de barbares a collé aux créations de Garouste & Bonetti. C’est vrai qu’à ce moment-là leurs pièces avaient quelque chose de brut, de primitif, de tribal et, d’une façon générale, elles étaient baroques, alors que la tendance était au design minimal, froid et épuré, façon Andrée Putman et Philippe Starck. Ils se situaient à l’extrême inverse, avec des pièces en bronze, mais aussi en fer battu, en métal rouillé, en bois sablé et en raphia, des matériaux alors inusités, qui flirtaient avec l’artisanat d’art. Cette esthétique nouvelle a tout de suite plu. La lampe Masque et la lampe Lune sont rapidement devenues des best-sellers.
Miroir Petits carrés d’Elizabeth Garouste, 2003. © En attendant les barbares
Console Olympiade, Garouste & Bonetti, 1990. © En attendant les barbares
En 1987, Christian Lacroix leur a confié la décoration de sa maison de couture et leur notoriété a explosé. À la même époque, ils donnaient naissance aux lignes Isis, Olympiade, Fourches et Feuilles, que je continue à éditer, c’est dire si le dessin n’a pas pris une ride! Ces guéridons, tables et consoles sont devenus des classiques. Pendant vingt ans, Mattia Bonetti et Elizabeth Garouste ont travaillé avec une liberté d’expression totale et une inspiration intarissable. D’ailleurs il y eut aussi des pièces géométriques très éloignées de leurs débuts, il faut également prendre en compte les demandes des éditeurs avec lesquels ils ont beaucoup travaillé. On peut ne pas tout aimer de Garouste & Bonetti, mais je suis absolument bluffée par leur œuvre et leur parcours. Goethe disait que le vrai génie, c’est de durer… Ils en sont l’exemple parfait. Même s’ils se sont séparés en 2001, ils continuent à créer chacun de son côté des pièces importantes et c’est d’ailleurs ce que montre cette exposition. En duo ou en solo, ils ne cessent de m’étonner.”
Du 04.09 au 19.12 • Agnès Kentish, galerie En attendant les barbares • 35 rue de Grenelle, Paris 7e • barbares.com