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L’effet Guggenheim

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Nicky Depasse

09 June 2026

À moins de deux heures d’avion de Bruxelles, Bilbao a été la première à réussir au début du siècle ce que beaucoup de villes industrielles croyaient impossible : se réinventer grâce à la culture. Au cœur de cette métamorphose, un musée est devenu une légende. Un musée où, cet été, deux expositions consacrées à Jasper Johns et Ruth Asawa, donnent une raison supplémentaire d’aller voir de plus près ce miracle basque.

Bilbao, la belle Basque

Nichée dans le nord de l’Espagne, ouverte aux vents de l’Atlantique, Bilbao ne ressemble à aucune des cartes postales espagnoles, avec les plages méditerranéennes et les villages blanchis à la chaux. Pendant des décennies, la capitale économique du Pays basque a vécu au rythme de ses mines de fer, aciéries, chantiers navals et de son port.

À la fin des années 1980, la ville est pourtant en difficulté. Les industries ferment, le chômage grimpe et les quais du fleuve Nervión portent les cicatrices d’un passé révolu. Les responsables locaux prennent alors une décision folle : investir massivement dans la culture pour transformer la ville.

Lorsque le musée Guggenheim ouvre ses portes en 1997, le pari dépasse toutes les attentes. Avec ses courbes de titane évoquant à la fois un navire, un poisson et une sculpture gigantesque, le bâtiment attire immédiatement l’attention du monde entier. Les visiteurs affluent, les hôtels se remplissent, les commerces renaissent.

Mais le véritable miracle est ailleurs. Bilbao a en effet transformé toute sa façon de vivre. Les quais ont été réaménagés, les espaces verts multipliés, les transports modernisés. Aujourd’hui, les habitants, moins nombreux, profitent d’une ville étonnamment douce et silencieuse, où l’on marche beaucoup, où le tram longe les berges et où les familles occupent les espaces publics jusque tard dans la soirée.

La relation entre le musée Guggenheim et la ville de Bilbao est fusionnelle. Il fait partie du quotidien des habitants qui traversent le quartier, passent sous la grande araignée de métal de Louise Bourgeois, ou devant le non moins imposant Puppy, le chien fleuri de Jeff Koons, comme les Florentins devant le David de Michel Ange sur la place publique. Les visiteurs se mélangent aux joggeurs, aux étudiants et aux promeneurs. Peu de musées au monde se fondent aussi naturellement dans la vie de leur ville.

Des cerises qui flottent dans les airs

© Guggenheim Bilbao

La plus belle démonstration de ce dialogue entre architecture, ville et création se découvre bien sûr à l’intérieur même du musée. Car derrière l’éclat du bâtiment de Frank Gehry, le Guggenheim reste avant tout un lieu de rencontres avec les artistes. Cette saison, l’une des plus touchantes est sans doute celle consacrée à Ruth Asawa, une merveille de délicatesse.

Longtemps restée dans l’ombre de figures masculines plus médiatisées, cette artiste américaine d’origine japonaise est aujourd’hui reconnue comme l’une des grandes créatrices du XXe siècle. Dès les premières salles, on est fascinés par ses sculptures réalisées à partir de fils métalliques bouclés et tressés à la main. Elles flottent dans l’espace comme des dessins en trois dimensions.

© Guggenheim Bilbao

Ruth Asawa puisait son inspiration dans son jardin, dans les légumes que ses parents, fermiers immigrés, cultivaient, et dans les formes observées au quotidien. Parmi les œuvres les plus touchantes figure une aquarelle représentant des cerises dans un bol (photo ci-dessus). À la fois joyeuses, élégantes et profondément poétiques, elles résument parfaitement l’esprit de son travail : transformer les choses les plus simples en objets d’émerveillement.

Les mystères de Jasper Johns

© Guggenheim Bilbao

Changement complet d’atmosphère, après cette parenthèse de légèreté, avec Jasper Johns.

Drapeaux américains, cibles, chiffres ou cartes géographiques : il part d’images que nous avons tous déjà vues. Mais sous son pinceau, elles prennent une tout autre dimension. On regarde les objets qu’il incruste dans ses tableaux autrement , plus longtemps. Les choses les plus familières peuvent parfois devenir les plus mystérieuses.

L’exposition permet également de mesurer l’influence considérable de Jasper Johns sur plusieurs générations d’artistes contemporains. Une visite passionnante, même pour ceux qui pensent ne pas pouvoir s’intéresser à son œuvre.

© Guggenheim Bilbao

Réunissant près d’une centaine d’œuvres réalisées sur plus de septante ans, l’exposition permet de suivre l’évolution d’un artiste qui n’a jamais cessé d’explorer les mêmes questions tout en renouvelant son langage. Outre ses célèbres drapeaux, des peintures, dessins, gravures et sculptures. Le parcours est ponctué de clins d’œil à la littérature, à la musique et à sa propre histoire personnelle, comme autant de pistes laissées à l’interprétation du visiteur.

Le titre de l’exposition, Night Driver, offre d’ailleurs une clé de lecture intéressante. Il fait référence à l’expérience de la conduite nocturne : on avance dans la pénombre, guidé par quelques repères familiers, sans jamais percevoir entièrement le paysage. Face aux œuvres de Jasper Johns, le visiteur se trouve dans une situation comparable. Il reconnaît immédiatement certains symboles, puis s’aventure progressivement dans un univers plus complexe, fait d’associations d’idées, de souvenirs et de mystères.

© Guggenheim Bilbao

Les œuvres de Jasper Johns demandent du temps, de l’attention, parfois même un second regard. Là réside leur pouvoir. À mesure que l’on s’attarde, les détails apparaissent, les associations d’idées se multiplient et l’on finit par entrer dans l’univers très personnel d’un artiste qui compte parmi les figures majeures de l’art américain contemporain.

Les trésors de la collection permanente.

La collection permanente permet aussi de retrouver quelques-unes des grandes stars de l’art contemporain. On se perd dans “The Matter of Time” de Richard Serra, on est pris de vertige, comme dans l’installation de Jenny Holzer, avec ces phrases lumineuses qui défilent sur d’immenses panneaux électroniques s’élèvant sur plusieurs étages. On lève les yeux pour suivre les mots qui montent vers le plafond, puis on les redescend pour tenter d’en saisir le sens. Impossible de traverser les salles sans s’arrêter. On croise également des œuvres d’Yves Klein, d’Anselm Kiefer, de Mark Rothko ou encore d’Andy Warhol.

© Guggenheim

Enfin il y a le bâtiment. Même après plusieurs visites, on continue à lever les yeux. Selon la lumière, le titane change de couleur, passant du gris argenté aux reflets dorés. Peu de musées offrent une expérience aussi forte avant même d’avoir franchi leurs portes.

Une promenade au bord du Nervión

Après la visite, le plus agréable est de prolonger la balade autour du navire-musée.

Les berges du Nervión sont devenues l’un des endroits les plus agréables de la ville. Les terrasses débordent sur les promenades, les cyclistes croisent les visiteurs, les habitants profitent du soleil quand il se montre. L’architecture contemporaine côtoie les immeubles plus anciens dans un ensemble étonnamment harmonieux.

Le musée apparaît puis disparaît au détour des passerelles. Ses courbes métalliques se reflètent dans l’eau tandis que les montagnes basques dessinent l’horizon. On comprend alors pourquoi tant de visiteurs tombent amoureux de Bilbao.

Sur les traces de Bilbo

Sur les vastes quais du Guggenheim, difficile d’imaginer que cette ville futuriste fut jadis connue pour tout autre chose que l’art contemporain. Pourtant, si l’on remonte quelques siècles en arrière, ce ne sont pas des sculptures monumentales qui faisaient la réputation de Bilbo, en langue basque, mais ses forges dont sortait une épée à la lame redoutable. On nommait ainsi toutes les lames venues de Bilbao, des bilbos, comme on appelle champagne ou cognac le vin et l’alcool fabriqués dans la région du même nom. De là à penser que Tolkien, grand connaisseur du Moyen Âge et des pièces de Shakespeare qui en font mention, ait nommé son personnage principal Bilbo, il n’y a qu’un pas. Qui reste mystérieux, comme la ville de Bilbo, alias Bilbao, en espagnol.

Infos utiles

  • Museo Guggenheim Bilbao
    Avenida Abandoibarra 2, Bilbao. L’icône architecturale de Frank Gehry abrite cette saison les expositions Ruth Asawa: Retrospective (jusqu’au 13 septembre 2026) et Jasper Johns: Night Driver (jusqu’au 12 octobre 2026), ainsi qu’une remarquable collection permanente d’art contemporain.
    www.guggenheim-bilbao.eus
  • The Artist Grand Hotel of Art
    Face au Guggenheim, cet élégant hôtel contemporain offre l’une des plus belles situations de la ville.
    www.hoteltheartist.com
  • Zubizuri
    La spectaculaire passerelle blanche dessinée par Santiago Calatrava relie les deux rives du Nervión et offre de belles perspectives sur le Guggenheim.
  • Funiculaire d’Artxanda
    Quelques minutes suffisent pour rejoindre le belvédère dominant Bilbao, le musée et les collines basques.
  • Nerua
    L’une des meilleures tables du Pays basque, installée au sein même du Guggenheim et dirigée par le chef Josean Alija.
    www.neruaguggenheimbilbao.com
  • Bistró Guggenheim Bilbao
    L’adresse idéale pour prolonger la visite autour d’une cuisine basque contemporaine.
    www.guggenheim-bilbao.eus

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