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Christophe Vachaudez

27 February 2022

Le bibliothèque George Peabody de Baltimore fut construite en 1886, suite au legs de ce riche mécène. © DR

Les ruines de la bibliothèque de Celsus à Éphèse. © DR

Les ruines de la bibliothèque de Celsus à Éphèse. © DR

Au fil du temps, chaque civilisation a glorifié ces temples du savoir par le biais d’une architecture choisie. L’une des plus antiques, la bibliothèque de Celsus, à Éphèse, date de l’an 135 de notre ère. Son imposante façade évoque le statut accordé au lieu qui, dans ce cas, accueille aussi le mausolée du mécène commanditaire. De ses consœurs de Timgad en Algérie, d’Athènes et de Pergame, il ne reste que de modestes vestiges. Quant à celle d’Alexandrie, phare du savoir de l’Antiquité, elle a vraisemblablement été anéantie au VIIe siècle tout en demeurant un mythe. Elle voit le jour en 288 avant notre ère, quand le roi Ptolémée Ier d’Égypte fait construire une bibliothèque qui rassemblerait toutes les œuvres historiques, poétiques et philosophiques connues. Les souverains amis sont invités à envoyer des livres et on recopie tous ceux que l’on découvre sur les navires de passage. Instrument au service de la monarchie, elle assume aussi le rôle de centre académique où les savants logent et poursuivent leurs recherches. Les grandes villes de l’Empire romain ambitionnent de telles institutions et la tradition se perpétue avec plus ou moins de succès, s’enracinant en Italie et bientôt dans toute l’Europe où, sous l’impulsion des monastères et des chapitres cathédraux, on collecte et on conçoit livres et manuscrits enluminés.

La majestueuse bibliothèque de la Hofburg, résidence des empereurs d'Autriche. © DR

La splendeur de l’Escorial

Miraculeusement intacte, la Malatestiana de Césène, non loin de Ravenne, remonte à l’an 1452, avec ses cinquante-huit pupitres disposés dans une nef à l’éclairage diaphane. Quant à la bibliothèque de Noyon, elle se cache derrière de vénérables colombages du début du XVIe siècle. Enfin, celle de Zutphen, d’une rigueur toute monacale, compte toujours ses bancs-lutrins d’origine (1555). À Venise, la grandeur de la Sérénissime s’exprime dans la décoration de la bibliothèque Marciana, sorte de tournant dans la conception d’un lieu qui, soudain, devient écrin. À la même époque, les collections des collèges universitaires anglais rivalisent entre elles mais se contentent toujours de nobles étagères de bois ciré, qu’il s’agisse du Merton College, du Trinity Hall ou de la Bodleian avec son plafond à caissons de 1612.

Le bibliothèque de l'Escorial, en Espagne, un vrai chef d'œuvre du style Renaissance. © DR

Mais Philippe II d’Espagne va bientôt surpasser toute l’Europe en ordonnant l’aménagement d’une immense bibliothèque au cœur de l’Escorial, le palais-monastère qu’il fait bâtir dans la sierra de Guadarrama. Elle collationnera les ouvrages majeurs dispersés dans tout le pays. L’architecte Juan de Herrera conçoit cette éblouissante salle d’apparat entre 1575 et 1585. Sous un plafond maçonné de 54 mètres de long, résistant aux incendies, les ébénistes habillent les murs d’étagères combinant l’acajou, le cèdre, l’ébène, l’oranger, le noyer et le térébinthe. De style Renaissance, elles alignent sur des socles de marbre veiné une forêt de colonnes supportant une corniche à triglyphes. Sous la voûte peinte par Pellegrino Tibaldi, le Roi a fait disposer des astrolabes et des tables pour consulter atlas et incunables. Comble du raffinement, les ouvrages sont rangés à l’envers, de manière que les gouttières dorées resplendissent au moindre rayon de soleil.

Une annexe rococo fut construite au XVIIIe siècle au monastère praguois de Strahov. © DR

Même disposition pour la bibliothèque du monastère de Strahov, à Prague, dont les rayonnages couronnés de frontons sculptés font littéralement disparaître les murs, tout en dégageant une partie centrale ponctuée d’instruments scientifiques. Le luxuriant décor stuqué du plafond ne sera ajouté qu’entre 1721 et 1726 quand l’art baroque jette ses derniers feux. Au même moment, Joâo V de Portugal finance la création d’une somptueuse bibliothèque à l’université de Coimbra. Les travaux durent onze ans et le résultat dévoile une opulence à la gloire du souverain et du savoir universel. Les grandes armes richement dorées timbrent les arcades des trois salles en enfilade, dont la perspective conduit vers le portrait du Roi en majesté, sommé des trompettes de la renommée. Particularité de la bibliothèque Joanina, une colonie de chauves-souris hante les plafonds, débarrassant l’endroit des insectes xylophages et autres vermines. Seul inconvénient, une équipe doit œuvrer au quotidien pour nettoyer les déjections matinales.

Les tons pastels de la bibliothèque du monastère de Schussenreid, évoquent à merveille le style rococo. © DR

Les tons pastels de la bibliothèque du monastère de Schussenreid, évoquent à merveille le style rococo. © DR

Des folies de style rococo

L’heure semble désormais à la démesure avec la bibliothèque théâtrale de la Hofburg (1751), à Vienne, ou celle du monastère de Melk (1752) qui surplombe le Danube. Ici, les volumes ne manquent pas mais, dans cette course à la surenchère, certaines communautés peinent à achalander les vastes rayonnages. Il faut donc trouver des artifices ! On va multiplier les fenêtres et accentuer le parti décoratif. Le livre passe au second plan. À Schussenried, on enferme les ouvrages dans des cabinets dont les portes sont peintes de livres en trompe-l’œil, alors qu’à Wilblingen, des statues de bois stuqué et des colonnes aux couleurs acidulées noient le poisson, tout en impressionnant les visiteurs.

Le vaste espace de la bibliothèque Richelieu, à Paris, est coiffé de coupoles d'inspiration byzantine. © DR

Au XIXe siècle, la philanthropie va jouer un rôle majeur dans la construction de bibliothèques comme le prouve celle du Peabody Institute de Baltimore. Ce self-made man, prénommé George, léguera sa fortune pour que sorte de terre ce complexe qui comprend aussi une galerie d’art et une salle de concert. L’architecte Edmund Lind choisit le verre et le fer moulé de façon à imiter la pierre de taille. L’ampleur de la salle étonne avec ses 18,5 mètres de haut et ses sept étages à vue. Elle sera inaugurée en 1878, soit vingt plus tard que l’impressionnante bibliothèque du Trinity College de Dublin de 1856. À Paris, Henri Labrouste, architecte de la Bibliothèque nationale, conçoit la salle de lecture Richelieu qui sera inaugurée en 1868. S’inspirant des coupoles byzantines, il lui donne des allures assumées de sanctuaire. Il opte pour le fer et un décor de faïence qui reflète davantage la lumière naturelle. Alexandre Desgoffes, un élève d’Ingres, se charge de peindre les frondaisons dans l’espace sous les arcatures.

Les rayonnages fantaisies dessinent les inflexions de la bibliothèque de Tianjin, en Chine. © DR

De nos jours, le numérique ne décourage pas l’érection de nouvelles bibliothèques et l’une des plus étonnantes a ouvert ses portes en 2017, à Tianjin, en Chine. Due au bureau d’architectes de Rotterdam MVRDV , on l’a surnommée « l’œil » à cause de sa structure centrale en forme d’iris qui sert d’auditorium. Elle s’organise sur cinq niveaux et une surface de 34 000 m². Les étagères en terrasses se superposent du sol au plafond, au fil de courbes évolutives mouvantes. En raison de délais trop courts, les pièces permettant d’accéder aux rangements des étages n’ont pu être construites. Afin de donner le change aux photographes venus pour l’inauguration en 2017, des impressions d’ouvrages ont été collées sur les rayonnages supérieurs, un comble pour cette bibliothèque du futur d’une capacité de 1,2 million de volumes !

En couverture : Le bibliothèque George Peabody de Baltimore fut construite en 1886, suite au legs de ce riche mécène. © DR

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