François Didisheim
12 May 2026
« Dis-moi où tu fais tes courses, je te dirai qui tu es. » Ce n’est pas de Nietzsche, quoiqu’il n’aurait pas désavoué l’idée, lui qui aimait tant les vérités qui font mal. C’est simplement la réalité observée un mardi matin dans les allées de Knokke-Le-Zoute, là où les apparences se négocient au prix du beurre. Biologique, évidemment.
Dans cette station balnéaire où tout fait signe, où la marque du vélo trahit autant que le millésime dans le verre, le choix du supermarché n’est jamais innocent. Ce n’est pas une question de prix — d’ailleurs, personne n’oserait l’admettre à voix haute, et certainement pas devant les voisins. C’est une affaire d’identité, de positionnement social assumé avec le sourire de celle qui sait exactement ce qu’elle fait et pourquoi.
La cliente Aldi cultive une forme de transgression élégante. Elle entre dans le magasin avec l’air légèrement détaché de quelqu’un qui fait une bonne blague à la face du monde, et ressort avec des sacs qu’elle glisse discrètement au fond du coffre avant de se garer devant la villa. Un goût certain pour le paradoxe, une manière de signifier qu’on n’est pas dupe des codes tout en les maîtrisant parfaitement. La vraie élégance, peut-être, consiste à ne pas avoir besoin de la montrer.
La cliente Delhaize incarne quelque chose de plus subtil : l’art consommé de l’équilibre. Elle choisit bio quand c’est raisonnable, local quand c’est visible, et entretient une relation presque affective avec certains rayons, qu’elle visite comme on rend visite à de vieux amis. Elle croise des connaissances, échange deux phrases, compare discrètement les paniers avec l’œil exercé de celle qui sait exactement ce qu’il y a dans son frigo — et peut-être aussi dans celui des autres. Un lieu de sociabilité autant que d’approvisionnement.
On change franchement d’univers avec la stratège Colruyt. Liste à la main, promotions mémorisées, elle charge son caddie comme à la veille d’un siège hivernal de longue durée. Elle n’est pas venue flâner ni séduire, mais optimiser. Elle le fait avec une efficacité qui forcerait l’admiration de n’importe quel consultant en management, pour peu qu’il ose franchir la porte. Ici, pas de mise en scène : l’objectif est clair, le résultat mesurable.
Le chariot de l’habituée d’Albert Heijn est une déclaration d’ouverture culturelle. Produits introuvables ailleurs, recettes vues en ligne un dimanche soir, noms prononcés avec l’accent néerlandais de quelqu’un qui a passé un week-end mémorable à Amsterdam il y a quelques années — et ne l’a toujours pas tout à fait digéré. Elle est curieuse, légère, et se croit légèrement en avance sur son temps. C’est son charme, et elle le sait.
Le marché du samedi mérite une catégorie à lui seul : celle de la mondanité belge portée à son point de fusion. On n’y vient pas pour acheter, on y vient pour paraître, pour saluer, pour être vu en train de choisir des tomates avec un discernement qui en impose. Les sacs sont en toile, les lunettes soigneusement choisies, le petit panier tressé savamment assorti à la tenue. On repart parfois avec bien peu, mais toujours avec un potin à raconter. Le marché comme théâtre social, où chacun joue son rôle avec une conscience aiguë du public.
Ce qui est délicieux, au fond, c’est que chacune de ces clientes est intimement persuadée d’avoir trouvé la formule juste. Et elles ont toutes, à leur manière, parfaitement raison. À Knokke-Le-Zoute, faire ses courses revient à choisir son personnage. Certains improvisent, d’autres répètent leur rôle depuis des années. Et si, par hasard, vous hésitez encore, prenez un panier. Vous verrez bien ce qu’il dira de vous.
Sur le même sujet, découvrez le dernier podcast de François Didisheim, CEO de High Level Communication & L’Eventail, sur BXFM Radio :
Article inspiré par la newsletter de Lobby du 8 mai 2026 écrite par Françoise Wallyn et François Didisheim, fondateur de Lobby. Retrouvez la revue des cercles du pouvoir, ici
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