Bruno Colmant

23 February 2022

Le professeur Dr. Bruno Colmant est membre de l’Académie royale de Belgique.

Le professeur Dr. Bruno Colmant est membre de l’Académie royale de Belgique. © DR

L’euro… Cette nouvelle monnaie avait intrigué. Les pièces juxtaposent des effigies et emblèmes nationaux, tandis que les billets sont assortis de monuments figurant plusieurs motifs architecturaux, représentant eux-mêmes divers courants artistiques et philosophiques. On retrouve ainsi des rappels aux architectures romane, gothique, Renaissance, baroque, rococo, Art nouveau et moderne.

Ces motifs sont des portes, des ponts et des arches destinés à rappeler la fonction unificatrice de la monnaie. Aucune construction architecturale n’est réelle, de manière à ne pas singulariser l’éventuelle dominance d’un État membre, d’une valeur ou d’une personnalité. De couleurs différentes, mentionnant la tutelle de la BCE (Banque centrale européenne), ces billets sont fongibles. Pourtant, sur la plupart d’’entre eux, il est possible d’identifier les pays émetteurs. Les petites coupures représentent une figure de la mythologie grecque, Europe, à l’origine du nom du continent. L’Europe et l’euro sont consubstantiels.

L’euro fut et reste un projet politique d’une ambition inouïe. Qu’on y pense : après des siècles de déchirements, des pays européens, au nombre actuel de dix-neuf, décident de surpasser leurs différences économiques par un étalon monétaire commun. L’euro est donc devenu le symbole tutélaire qui scelle la liberté de circulation des personnes, biens, services et capitaux (ce qu’on qualifie de principe du marché unique) dans une zone géographique de plus de 340 millions d’habitants. Le projet portait en lui les convictions de ses fondateurs : la paix en Europe, le déploiement des flux de commerce, la crédibilité européenne à l’échelle mondiale et surtout l’émergence d’une identité européenne au travers du symbole ultime de la représentation régalienne : la monnaie.

L’introduction de l’euro ne fut pas pourtant pas la seule tentative d’harmonisation monétaire européenne. Depuis deux siècles, l’Europe tentait d’unifier les cours de change de ses principaux États membres. Les tentatives furent nombreuses : franc-or (ou franc germinal) de Napoléon Ier, Union monétaire latine imaginée par Napoléon III en 1865, Conférence de Genève et Accords de Gênes de 1922, bloc-or de 1933, Accords de Bretton Woods en 1944 fondés sur une parité-or, etc. Il y eut d’autres unions monétaires, mais qui correspondaient à l’unification d’un pays (Confédération helvétique en 1848 ou Empire allemand de 1871).

L’Union monétaire latine de 1865, fondée sur le bimétallisme or-argent, fut probablement la tentative la plus ambitieuse menée au XIXe siècle. Imaginée en pleine révolution industrielle par le libéral Napoléon III et initialement articulée autour de quatre pays (France, Belgique, Suisse et Italie) dont les pièces d’or avaient le même titrage de métal précieux, cette union monétaire affilia trente-deux États membres. Dans ce système, les pièces en or et en argent demeuraient nationales, mais circulaient librement au sein des États membres. On pouvait donc régler ses achats à Paris avec des pièces belges ou suisses. La différence avec l’euro est que chaque monnaie nationale subsistait.

Il y eut aussi le « bloc-or » de 1933 qui constitua une tentative d’étalon-or articulé autour du franc français. Après le sabordage de Bretton Woods en 1971, cette union monétaire scellée en 1944 sur des parités-or entre la plupart des pays développés, les États européens imaginèrent un éphémère et précaire « Serpent monétaire » (de 1972 à 1978), avant de créer en 1979 le Système monétaire européen (SME) qui perdura, malgré de nombreux chocs en 1992 et 1993 (qui conduisirent, entre autres, au départ de la livre sterling du mécanisme de stabilisation des change) jusqu’en 1999, année de l’introduction de l’euro.

En 1999, les marges de fluctuation des douze monnaies participantes furent resserrées, jusqu’à cristalliser les devises sur leur cours-pivot. L’euro était né. Il remplaçait l’écu, une l’unité de compte européenne mise en service en 1979. Les États abandonnèrent leur tutelle monétaire et leur droit régalien de battre monnaie. En 2002, les pièces et les billets apparurent.

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