Corinne Le Brun
29 April 2026
Eventail.be – Qu’est-ce qui vous a poussée à puiser une nouvelle fois dans vos propres souvenirs et votre enfance ?
Carla Simón – Parce que j’ai compris que cette histoire n’était pas seulement la mienne, mais celle de toute une génération. J’ai commencé à écrire ce film puis, à cause de la pandémie, j’ai dû reporter le projet. En 2022, j’ai eu un enfant et j’ai eu envie de me tourner vers l’avenir. Je me devais de réaliser « Romería », justement parce que cette histoire est arrivée à beaucoup de gens. Et aussi parce que la douleur de ne pas pouvoir parler de cette crise de l’héroïne et du sida qu’on a connue en Espagne. La frustration de ne pas avoir de souvenirs de ma famille m’a aussi motivée à aborder le sujet. Le passé de mes parents m’a en quelque sorte donné envie de l’explorer un peu plus en profondeur et aussi d’utiliser le cinéma pour, en quelque sorte, créer leur mémoire.
– Les recherches, les rencontres avec les proches sont-elles réelles ?
– Oui même s’il y a aussi beaucoup de fiction. Mais quand j’avais 17 ans, je suis allée à Madrid rencontrer deux de mes oncles parce que j’avais perdu le contact avec mon père biologique. Et j’avais besoin d’un document officiel pour demander une bourse, comme le fait la protagoniste du film. Je suis allée en Galice plus tard pour explorer ces lieux, déjà, avec un regard de cinéaste. Mon envie de connaître mon histoire et la famille de mon père vient aussi du fait que je suis cinéaste. Ou alors, mon métier dans le cinéma vient aussi de ma famille. Tout est mélangé.
© Olivier Borde/Bestimage
– Que saviez-vous de la vie de vos parents ?
– Je ne sais pas grand-chose de l’histoire d’amour de mes parents parce qu’ils ne sont plus là. J’ai essayé de la reconstituer à travers ma famille, mais j’ai ressenti la même frustration que les personnages, en quelque sorte : on essaie de rassembler les pièces, mais la mémoire est très subjective. Tout le monde vous raconte les histoires à sa manière. A un moment donné, j’ai réalisé qu’il était tellement difficile de trouver la vérité. Et je me suis même dit que si mes parents étaient encore en vie, je ne la connaîtrai pas non plus. Généralement, on garde en tête le dernier souvenir. Or les souvenirs changent tout le temps. On les construit en quelque sorte à notre convenance. C’est pour ça qu’ils ne correspondent généralement pas à la vérité. J’ai réalisé que j’avais le cinéma pour inventer cette histoire, pour créer ma propre façon de penser. Les lettres de ma mère écrites à ses amis, m’ont été très utiles. Je les ai transformées en journal intime. C’est là que j’ai soudain compris que ces lettres étaient en quelque sorte des portraits générationnels témoignant de la façon dont cette jeunesse a vécu. Ces écrits me parlaient de manière directe comme si je pouvais entendre ma mère. Mais je n’avais pas d’images. Marina, dans le film, essaie de mettre des images sur ce journal intime. Il m’importait de ne pas juger les personnages, ni d’idéaliser ce qu’ils ont vécu. C’était délicat parce qu’on ne peut pas vraiment être objectif avec une histoire comme celle-là. Mais au moins, on peut essayer de la raconter d’une manière qui soit juste pour les vies que ces personnes et cette génération ont menées. Donc cette histoire, cette fascination pour le passé de notre famille sont plus ou moins communes à tout le monde. Mais on n’a pas encore beaucoup parlé de cette période en Espagne.
© Elastica Films
– Le film aborde le sida et l’héroïne, des sujets peu représentés dans le cinéma espagnol
– Dans les années 80, il y a eu des films sur l’héroïne. Le sida, médicalement, a évolué super vite. Maintenant, les gens peuvent vivre avec le VIH. Mais socialement, c’est super difficile. Le tabou est toujours là. Les jeunes n’en savent pas grand-chose. Et c’est aussi pour ça qu’on ne parle pas beaucoup de cette génération. Donc, en Espagne, en gros, on a connu une longue dictature. Franco est mort en 1975. Du coup, on était en retard sur tout. C’était vraiment un milieu très conservateur et catholique. Les jeunes étaient en quelque sorte très réprimés, et ensuite ils sont devenus de jeunes adultes. Quand Franco est mort, il y a eu cette explosion de liberté, ce qui a été un moment super heureux pour le pays. Mais, en même temps, l’héroïne est arrivée. Et elle est passée par la Galice. Toutes les drogues, en fait, transitaient par-là, essentiellement à cause du relief et de la côte, qui sont difficiles à contrôler. Et beaucoup pensent qu’au moment où les gens se droguaient, ils ne faisaient pas de politique. Du coup, le gouvernement n’a pas fait grand-chose pour mettre fin à ça. Il y a eu cette énorme crise de la consommation d’héroïne. Les gens faisaient des expériences parce qu’ils ne connaissaient pas les conséquences. Pour eux, c’était la liberté : essayer des choses, voir ce qui se passe quand on prend ceci ou cela et vivre l’instant présent. Puis, tout à coup, le sida est arrivé et l’Espagne a connu le taux de sida le plus élevé d’Europe. Beaucoup de gens sont morts. Les familles ont ressenti une immense douleur et une grande honte, surtout celles issues de la classe supérieure. Puis tout s’est estompé et personne n’en parlait plus. Mais c’était une génération tellement importante, pour rompre avec toutes les vieilles valeurs. Nous en sommes là maintenant probablement parce qu’elle a en quelque sorte tout bouleversé. C’est aussi une mémoire collective.
– Vous avez décidé de tourner en Galice et pas en Catalogne comme dans vos films précédents. Pourquoi ce changement ?
– Parce que mon père était galicien et que mes parents vivaient là-bas. Ils adoraient cette région. Et pour moi, c’était tellement agréable, après deux films tournés dans la campagne catalane, d’aller là-bas, au bord de la mer. Changer un peu de décor me plaisait beaucoup. La Galice est une région très industrielle, mais elle est mélangée avec de jolies vieilles villes. La mer, tellement présente, me rappelle mon père qui adorait la voile. C’était un mode de vie qui allait aussi de pair avec cette liberté d’aller partout avec son voilier et de vivre au jour le jour.
– Votre famille a-t-elle vu le film ?
– Oui ! Et elle a été très impliquée dans le film. Un de mes oncles y a même participé puisque je lui ai fait jouer le rôle du notaire. Mon cousin est le musicien du film et ma sœur, également actrice dans mes deux premiers films, m’a aidée en tant que coach des acteurs. Tout le monde ne l’a pas encore vu mais parmi ceux pour qui c’est le cas, Romería a presque fait office de thérapie collective. Cela nous a permis d’avoir une discussion espérée et chaleureuse.
Film
Romería
Réalisation
Carla Simón
Distribution
Avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristán Ulloa
Sortie
En salles le 29 avril 2026
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