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Corinne Le Brun

12 July 2023

D’abord écarté au dernier moment de la sélection officielle, « Le Retour » a été réintégré, après un temps de réflexion du Festival. De lourds soupçons pesaient sur le tournage (1). Khédidja (Aïssatou Diallo Sagna) – et ses deux filles (Suzy Bemba et Esther Gobourou) – retourne en Corse pour s’occuper des enfants de ses patrons, un couple dépassé par sa progéniture. Les deux adolescentes vont s’émanciper, leur mère dévoiler des secrets et tenter de recoller des moments douloureux du passé. Les images sont douces, très belles, faisant de la Corse un personnage à part entière dans cette plongée dans une famille monoparentale. Rencontre avec la réalisatrice Catherine Corsini, à Cannes.

Eventail.be – Les rapports entre la mère et ses deux filles évoluent, entre détestation et tendresse. Comment êtes-vous arrivée à rendre ces mouvements ?
Catherine Corsini – Je viens de familles où il y a beaucoup de femmes. J’ai des rapports complexes avec une de mes sœurs et j’ai essayé de faire comprendre que, dans les rapports entre sœurs (et frères), il y a souvent des oppositions parce qu’on se sent à un endroit ou trop aimés ou mal aimés. Au sein d’une famille, il y a toujours ces questions de place entre les enfants par rapport aux parents. Jessica, la plus brillante qui réussit, représente tout ce qu’une mère pourrait rêver puisqu’elle va faire Sciences Po. Elle a 18 ans, elle vient d’une famille peu aisée, son parcours est donc extraordinaire. L’autre ne peut avoir qu’une place de rebelle et donc cela crée de l’animosité, de l’amour… C’est tout ce chemin qui construit des familles et fait aussi des scissions, des ruptures. Quand on parle autour de soi, avec des amis, on voit bien que les rapports dans les familles sont très compliqués. J’ai perdu mon père quand j’avais deux ans et demi, ma mère s’est remariée plus tard. Mon beau-père est mort dans un accident de voiture. Je suis hantée par la mort du père. Parce que l’absence, selon les âges et le rôle des souvenirs ou pas, crée quelque chose de très culpabilisant pour les enfants. À quoi ressemble la jeunesse aujourd’hui ? Le Retour est un faux film d’été. Il raconte l’initiation à l’amour et le secret de famille qui ronge et sculpte l’histoire.

– La couleur de peau semble ne pas être essentielle dans cette famille à secrets…
Le racisme n’est pas le sujet du film même si les premières scènes le font apparaître. Finalement, on est toujours l’étranger de quelqu’un d’autre. D’où on vient, on est toujours l’étranger quand on arrive quelque part. Comment on arrive à se faire accepter qu’on soit de n’importe quelle couleur de peau ? La Corse est un pays qui se protège, une île qui a été envahie. Elle protège son territoire, son littoral. C’est un endroit où les entités sont très fortes. Du coup, l’autre va-t-il être un ami ou un ennemi ? On est aussi enfermés, dans une amitié.

© Christophe Clovis/Bestimage

– Vous mettez en scène une famille monoparentale, une mère et ses deux filles, sans figure paternelle…
L’absence du père construit du fantasme. On éprouve un amour immodéré pour un homme absent ou, au contraire, on essaie de se construire sans cet homme. Chaque enfant a des réponses différentes. Ce qui fait que l’humanité est riche. On peut être élevé de la même manière, on est à chaque fois des individus totalement différents.

© Jacovides/Moreau/Bestimage

– La Corse est un lieu important pour vous ?
Oui, absolument. J’ai mis du temps à m’en rendre compte parce que ma mère m’a écartée pendant des années de la Corse. Elle m’a donné une image très négative des Corses. Et quand j’y suis retournée quand j’avais 15 ans, j’ai vécu quasiment ce que vit Jessica dans le film : une espèce de choc émotionnel très fort. Dans la maison qu’on voit dans le film, j’ai eu la même crise d’angoisse dans le lit qu’a eue Jessica. J’ai mis encore quinze ans à revenir vraiment en Corse, à essayer de comprendre ce qu’est ce pays. Donc j’ai comme une part manquante avec la Corse. Je me sens corse et en même temps étrangère dans ce pays.

– Vous être membre du collectif 50/50 dans le cinéma. Voyez-vous une évolution?
On voit des progrès. Mes équipes ont été plus qu’égalitaires. Trois films en compétition pour la Palme d’or sont faits par des réalisatrices françaises. En France, on avance mais toujours pas suffisamment. Il n’y a toujours pas de parité. On arrive à 30%, pas plus. Je me rends compte que, dans beaucoup de pays, c’est encore extrêmement dur. Ce qui est important dans des films faits par des femmes, c’est qu’on déconstruit des regards, qu’on élargit une vision du monde, qu’on permet aussi aux femmes d’avoir leur vision du monde alors que, souvent, on a été sous le joug d’un regard exclusivement masculin même si on a eu des films sublimes avec des femmes dans des rôles incroyables. Il y a un moment où il faut que nous, les femmes, on véhicule nous-mêmes nos discours, nos récits. Les parités devraient être instituées dans beaucoup d’autres pays, en Europe et au-delà pour que les images du monde puissent changer partout ailleurs, pas simplement qu’en France. Changer les images du monde, c’est aussi offrir à ces femmes racisées qu’on voit très peu dans les films en France, des rôles auxquels elles n’auraient pas accès et c’est aussi donner à des actrices peu connues l’occasion justement d’être à Cannes, d’avoir cette reconnaissance.

– La mémoire et le cinéma ont-ils un lien précis?
Dans Un amour impossible (2018), je filme des photos. Quand on les regarde, on essaie de se souvenir d’événements ou de s’en inventer. Enfant, je regardais beaucoup, justement, des photos de la Corse, de mon père. Je n’arrivais pas à croire qu’il était mort et, du coup, je m’inventais des scénarii. J’ai toujours fait des films dans ma tête et j’ai la chance de les réaliser. Je crois que mon imaginaire est né justement de ce trou de mémoire que j’ai essayé de combler.

(1) : Des accusations anonymes portant sur les conditions de travail et sur des gestes déplacés de deux membres de l’équipe sur des jeunes comédiennes avaient été rapportés par plusieurs médias.

Chroniques royales

Informations supplémentaires

Film

Le Retour

Réalisation

Catherine Corsini

Distribution

Aïssatou Diallo Sagna, Suzy Bemba, Esther Gobourou, Virginie Ledoyen

Sortie

En salles

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