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Corinne Le Brun

11 October 2023

Enfant d’un couple de Roumains qui a fui la Roumanie de Nicolae Ceaușescu, Adèle Codreanu, née en 1985, ne sait absolument rien de la Roumanie mais elle la déteste. Parce qu’elle pense que ce pays est à l’image de ses parents, retraités, très pauvres comme des Roumains frileux. Adèle est journaliste. En 2018, son rédacteur en chef l’envoie en Roumanie pour couvrir les premières manifestations de la jeunesse contre la corruption. Elle va peu à peu entrer dans l’histoire de la Roumanie et découvrir ce qu’il s’est passé pendant la seconde guerre mondiale: l’extermination de 400.000 Juifs dans des conditions épouvantables. À sa grande stupeur, il n’y a plus trace de rien. Comme s’il ne s’était rien passé… Rencontre avec l’écrivain Lionel Duroy.

Eventail.be – Vous revenez en Roumanie après l’écriture d’Eugénia (Ed. Julliard, 2018)…
Lionel Duroy – Je comptais écrire la suite de la vie d’Eugenia sous les communistes. Je suis parti pendant plusieurs mois en Roumanie étudier tout ce qu’il s’était passé sous la première la présidence communiste de Gheorghe Gheorghiu-Dej, de 1949-54, les années les plus effrayantes. Le régime communiste extermine, avant la mort de Staline, des centaines de dissidents, notamment dans la prison de Sighet. J’ai accumulé une masse de connaissances et je tombe sur une version française du livre de Matatias Carp (Le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie, Denoël 2009, ndlr). Mes pas dans leurs ombres est né de ce voyage alors qu’il était destiné à autre chose.

– Votre héroïne, Adèle, arrive à Czernowitz, la ville natale de l’écrivain Aharon Appelfeld…
Adèle est éblouie par la lecture des livres d’Aharon Appelfeld. Moi-même, j’ai relu cet auteur pour comprendre. Appelfeld nous raconte que le génocide commis en Transnistrie n’a pas été commis par l’armée allemande mais par l’armée roumaine. Le régime du dictateur Ion Antonescu a refusé de livrer les Juifs sous son autorité aux nazis, mais il a pris le contrôle de la Transnistrie pour la transformer en lieu de déportation et de massacre pour les antifascistes, les Juifs et les Roms. Tout cela est oublié, nié. Il y a quand même en Roumanie un grand souci d’aveuglement, de négationnisme.

– Vous citez aussi l’écrivain italien Curzio Malaparte
Je n’aurais pas écrit Eugénia si je n’avais pas lu Malaparte vingt ans plus tôt. Dans son roman Kaputt (Ed. Gallimard, 1972), une centaine de pages racontent le pogrom de Iași, en Moldavie roumaine. En juin 1941, en l’espace de neuf jours, plus de 13 000 Juifs sont massacrés sous l’ordre du dictateur Ion Antonescu, en accord avec Hitler. Tout d’un coup, vous vous intéressez à la Roumanie. Pendant longtemps, cette page sanglante de l’Histoire a été passée sous silence. Je ne savais pas qu’il y avait des pogroms en Roumanie. On l’apprend à travers Kaputt. Du coup, on se met à se dire « c’est quoi ce pays » ?

Œuvre de Luc Taymans, issue de son exposition « La Pelle » (la peau) d'après le roman de Curzio Malaparte de 1949, au Palazzo Grassi © Manuel Silvestri/Polaris

– Adèle dit « s’intéresser plus aux bourreaux qu’aux Juifs » …
Adèle n’aime pas du tout la Roumanie. Parce qu’elle pense que ce pays est à l’image de ses parents, retraités, très pauvres comme des Roumains frileux. Ce n’est pas dans le caractère d’Adèle d’être compassionnelle. Elle est en colère contre ses parents et contre la Roumanie, pays assez minable. Et donc elle n’est pas dans l’émotion, elle est déterminée à savoir si les Roumains sont ou non des criminels de guerre. Ce n’est pas, dans un premier temps, le nombre de Juifs assassinés, dont elle se sent très loin, qui l’intéresse. Elle veut avant tout savoir si son grand-père a été véritablement un résistant communiste ou un criminel de guerre. La problématique est différente.

– L’histoire d’Adèle s’inscrit dans l’Histoire. Mêler fiction et réalité est important pour vous?
Oui, Je ne suis pas historien, je suis romancier. Quand on écrit un roman sur des faits historiques, toute la difficulté est d’y d’introduire beaucoup d’éléments réels sans que cela commence à devenir un registre de connaissances. En l’occurrence, les gens ne s’intéressent pas beaucoup à la Roumanie. Les noms des villes, des personnages historiques ne disent rien aux gens. Je suis obligé un petit peu de rappeler le contexte. J’ai appris l‘histoire dans les romans, plus que dans les livres d’histoire. Si je prends un livre d’historien, je vais m’ennuyer. Quand je lis Kapput, je lis l’histoire.

– Votre roman contient de nombreuses pages érotiques…
La personnalité d’Adèle me plaît beaucoup. Elle est assez mal élevée, plutôt brutale, voyoute, très maligne. Elle a fait son éducation toute seule, elle est journaliste. Fille d’immigrés, elle séduit tous les hommes mais c’est quelqu’un qui ne va pas bien. J’ai beaucoup travaillé sur l’immigration dans les années 80. Des gosses allaient mal, en France. Ils avaient plutôt honte de leurs des parents qui arrivaient du Maroc et qui ne savaient ni lire ni écrire. Adèle est déracinée, elle n’a pas envie d’entendre parler du pays d’où viennent ses parents. Elle aimerait rester en France mais y est très mal. En cela, Adèle peut traduire la colère devant l’effacement. Elle a eu pas mal d’histoires érotiques. Quand vous êtes mal dans votre tête, l’érotisme est un espace de respiration, assez provisoire. On peut toucher, faire l’amour. Selon Georges Bataille, que j’aime beaucoup, « Courir après l’amour, tu ne possèderas jamais ». L’amour, c’est la possession qui nous échappe.

Photo de couverture : © Hanna Assouline/Opale/Bridgeman Images

Iris van Herpen. Sculpting the Senses, Carla van de Puttelaar

Foires & Expositions

Jean Hélion exposition Paris La prose du monde

Arts & Culture

France, Paris

Du 22/03/2024 au 18/08/2024

Informations supplémentaires

Livre

Mes pas dans leurs ombres

Auteur

Lionel Duroy

Éditeur

Éditions Mialet Barrault.

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