Magali Eylenbosch
22 October 2026
Avant de rejoindre le chocolat, Anne Nihant travaillait dans la banque auprès de dirigeants d’entreprise. Elle y a appris à lire un projet au-delà des chiffres. Lorsque Benoît et elle se lancent, elle apporte à la jeune maison cette intelligence de la structure, mais aussi un regard tourné vers le client, le récit et les formes. Les collections traduisent son imaginaire ; les décisions stratégiques, sa prudence autant que son audace. Si son nom demeure moins exposé que celui de son époux, son empreinte traverse toute la Maison. Le parcours d’Anne raconte une autre manière d’exercer le pouvoir : avec discrétion, mais sans jamais quitter sa place.
L’Éventail – Vous êtes diplômée en sciences économiques et avez travaillé dans le secteur bancaire. Que vous reste-t-il de cette première vie ?
Anne Nihant – Mes études et mon travail dans la banque restent des outils précieux pour piloter l’entreprise. La chocolaterie est un merveilleux projet, mais elle possède aussi une réalité financière et humaine : il faut gérer des équipes, conduire des projets, surmonter des obstacles. Je m’occupais d’abord de PME, puis de grandes entreprises. Avant de parler chiffres, leurs dirigeants me racontaient leur histoire, leurs ambitions, leur manière de mener leur barque. J’ai appris à appréhender une activité dans sa globalité. Cette expérience a aussi nourri mon envie d’être indépendante et de créer quelque chose avec Benoît.
– Comment avez-vous trouvé votre place dans un univers porté par la passion de Benoît pour le chocolat ?
– Nos rôles se sont dessinés à partir de sensibilités différentes. Benoît est tourné vers la production, les matières premières, les machines, la transformation de la fève et la torréfaction. Il possède cette vision très précise du produit et du travail de l’artisan. Mon regard va davantage vers le client : que va-t-il ressentir, avoir envie de voir ou de goûter ? Comment allons-nous lui présenter les choses ? Nos approches convergent le plus souvent, mais cette différence nous oblige parfois à chercher la décision la plus juste, fidèle à ce que nous sommes.
– Les collections naissent souvent de votre initiative. Quel est votre point de départ ?
– D’abord une expérience, un sentiment, une histoire à raconter. Je note quelques mots, je fais un croquis, puis j’en parle immédiatement à Benoît. Il repère ce qui le touche et m’aide à préciser une direction. Il apporte aussi les contraintes techniques du produit et de la matière. Elles peuvent sembler contrarier la création ; en réalité, elles la bousculent et l’obligent à devenir plus précise. Nous cherchons ensuite les formes, les parfums, les textures, le lisse ou le rugueux, la fève brute ou travaillée. Tout doit concourir à faire naître une émotion.
– Quelle place le design occupe-t-il dans cette expérience ?
– Le contenant doit toujours servir le chocolat. Coffrets et emballages traduisent à leur manière l’émotion qu’il procure et poursuivent son histoire. Pour exprimer cet univers, je privilégie des matières brutes, avec une texture. Nous avons notamment utilisé l’embossage pour sa sensualité, pour ce qu’il ajoute par le toucher. Le design ne doit jamais prendre le pas sur le produit : il conduit simplement la personne un peu plus loin dans l’expérience.
– Vous placez le dialogue au cœur de votre manière de diriger. Comment le conciliez-vous avec l’exigence ?
– Pour moi, les deux ne s’opposent pas. C’est en expliquant pourquoi nous faisons les choses d’une certaine façon, quel est le rôle de chacun et quel but nous partageons que l’on atteint une véritable rigueur. Lorsque les membres de l’équipe comprennent le projet, ils trouvent leur place et du sens dans ce qu’ils font. Cela concerne la production, mais aussi les boutiques et la façon dont notre univers est raconté. Le dialogue permet à tous d’avancer dans la même direction.
– Vous avez parfois privilégié l’identité de la Maison à une croissance rapide. Quel refus vous a le plus marquée ?
– À nos débuts, un grand magasin japonais nous a proposé une commande très importante pour la Saint-Valentin. Financièrement, elle était particulièrement intéressante, mais l’enseigne ne se situait pas dans le très haut de gamme. Or, au Japon, nous savions qu’un mauvais positionnement de départ nous empêcherait d’atteindre les maisons auxquelles nous aspirions. Cela a été un crève-cœur, mais nous avons refusé. Deux ou trois ans plus tard, nous avons rencontré le partenaire qui nous a introduits là où nous le souhaitions. Il faut parfois savoir dire non pour rester fidèle à son projet.
– La Maison porte le nom et le visage de Benoît. Cette dissymétrie vous a-t-elle parfois pesé ?
– Non. Le choix du nom relève d’un concours de circonstances et nous n’en avions pas mesuré les conséquences. Mais je me sens reconnue : par Benoît, qui m’a toujours incluse et ne cherche pas à prendre toute la place, par notre équipe, nos clients et nos partenaires. Nous lançons constamment des idées, sans peur d’être jugés. Certaines ne passent pas le filtre de Benoît, d’autres ne passent pas le mien. Celles qui reviennent et résistent à nos discussions sont généralement les bonnes. Et j’ai encore beaucoup de projets dans mon sac. Il faut attendre de voir lesquels nous convaincront tous les deux.
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