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Corinne Le Brun

12 October 2022

Avec Irréprochable (2016) et L’heure de la sortie (2018), Sébastien Marnier s’est hissé au sommet du thriller en France. Le réalisateur et scénariste français le confirme avec L’Origine du mal qui met en scène Stéphane (fabuleuse Laure Calamy), une ouvrière dans une conserverie de poisson qui renoue avec son père biologique (Jacques Weber). Elle débarque dans un manoir sur l’île de Porquerolles, surprise par tant d’opulence. Fraîchement accueillie par la famille, Louise la belle- mère (extraordinaire Dominique Blanc) et la demi-sœur (Doria Tillier), Stéphane tente de se faire accepter par son père, le patriarche, affaibli par un AVC. Le spectateur est plongé dans un jeu de massacre jubilatoire porté par une brochette d’acteurs à leur meilleur. Rencontre avec Sébastien Marnier au FIFF, à Namur.

Eventail.be – Le mal vous fascine ?
Sébastien Marnier – Les névrotiques, les psychotiques, les désaxés, les individus en marge m’ont toujours intéressé. Mes parents ont découvert le film la semaine dernière et ils m’ont rappelé que quand j’étais petit, en vacances, j’avais des carnets où je notais des gens bizarres. Cette attirance date depuis longtemps.

– La famille est-elle un terrain propice au thriller ?
Cela faisait longtemps que j’avais envie de faire un film sur la famille. Je savais que je voulais la traiter à la manière du thriller et du film noir. Dans l’écriture, je voulais aussi que cela soit du théâtre, complètement baroque, barré, dangereux et drôlement pathétique. C’est cela la famille : des personnes qui n’ont rien à voir les unes avec les autres sauf à avoir du sang et un nom en commun. Les acteurs venaient d’horizons très différents aussi.

© DR

– Un homme est entouré d’un chœur de femmes. Cette idée vous est-elle venue d’emblée ?
Non, elle est apparue à la troisième ou à la quatrième version du scénario. Je savais qu’il n’y aurait que des femmes. Le film parle de la fin du patriarcat aussi. C’est quelque chose qui m’a libéré. Le gynécée est tellement irréel que cela me permet d’aller très loin dans l’aspect farce. J’avais aussi envie de faire un film sur les actrices et les acteurs, sur tous ces corps de femmes de tous les âges. Jacques Weber m’offrait aussi son corps, comme celui d’un ogre. J’adore filmer le corps des acteurs, on les oublie un peu. Dominique Blanc apparaît à l’écran dans une tenue improbable où l’on devine qu’elle est quasiment nue sous sa robe transparente. J’aime les corps dans le cinéma. Parfois, le cinéma français filme ses acteurs uniquement de façon cérébrale avec un plan poitrine au grand maximum. Je trouve cela dommage. Le corps raconte quelque chose du personnage.

– Le film repose sur le doute et le mensonge…
Oui, Stéphane ment pour montrer qu’elle peut s’intégrer un peu mieux dans le milieu des privilégiés. L’origine du mal, c’est à la fois la famille, le patriarcat, l’argent et aussi le mensonge. Quoi de plus universel. On découvre tous dans toutes nos familles, à un moment donné, des enfants cachés, des vérités dans le placard. On a toujours des révélations fracassantes dans une vie de famille. Ici, c’est une famille qui est soudée dans le mensonge, des gens qui n’arrivent plus à communiquer, qui ont le cœur sec, qui n’arrivent plus à dire je t’aime. Malgré tout, ils sont encore ensemble. On sent aussi en commun des transfuges de classe qui tentent de pénétrer dans un milieu pour lequel ils n’ont absolument pas les codes et les clés. Stéphane n’a pas de famille et elle est prête à tout pour en avoir. En face d’elle, des gens ont une famille et sont prêts à tout pour la massacrer ou la quitter. C’est la relation humaine que nous avons tous avec la famille : vouloir la fuir et en même temps ne pas pouvoir vivre sans.

© DR

– « La famille c’est comme un poison, ça contamine, ça rend malade » dit une des femmes. Vraiment ?
Ce sont les paroles de Jeanne, la petite fille. Elle est toujours là. Elle prend des photos. Elle est le personnage auquel je m’identifie le plus, parce que je suis devenu cinéaste. On ne la regarde pas dans le film. Le moment où Stéphane l’écoute et s’intéresse à elle pour la première fois est le seul plan séquence de 2 minutes que je m’autorise. Jeanne ne pense qu’à une chose, partir en Australie, le plus loin possible de sa famille. Pour ma part, j’ai heureusement la chance d’avoir des relations assez belles avec mes parents. Mais je me tiens à distance de beaucoup de choses. Créer une autre famille est, je pense, indispensable.

– Stéphane est le personnage central dans un huis clos anxiogène
On découvre cette famille à travers les yeux de Stéphane. Le spectateur fait le même trajet qu’elle. On arrive dans cette maison baroque où règne un climat délétère. Ce personnage est écrit comme celui de Théorème (Pier Paolo Pasolini, 1969) : quelqu’un entre dans une famille, va provoquer un éclatement et, bizarrement, il favorise un rapprochement des femmes. Ce sont des gens qui essaient de combler une profonde solitude. Le vide est le point commun de tous ces personnages et, bizarrement, de toutes les atrocités qu’ils traversent dans le film. C’est une famille où chaque membre joue un rôle, avance masqué et, en plus, est en représentation. Il faut aller en coulisse pour voir ce qu’il y a derrière ces apparences.

– L’ambivalence de ton et le mélange des genres sont le point de départ du film?
Je cherche depuis longtemps comment écrire un film sur la famille. Ma mère retrouve son père biologique à 65 ans. Le coup de fil qu’elle passe, c’est celui de Stéphane. Après, la réalité s’arrête là. J’aime l’aspect politique dans le film de genre : il faut qu’il raconte quelque chose sur le monde. Le film a des résonances sur la sororité aujourd’hui, sur les femmes, sur #MeToo peut-être aussi. L’idée est de ne jamais être déconnecté en tout cas du monde qui nous entoure quand bien même le film est théâtral et déconnecté du réel. Mes parents étaient très ancrés à gauche. C’était intéressant de voir ma mère qui avait fantasmé ce père depuis des années. Quand elle l’a retrouvé, elle l’a aimé à la seconde tout en découvrant que cet homme est banquier, très riche et de droite. Voilà un bon point de départ pour raconter un film sur la famille.

– Vous utilisez le split screen. Pourquoi?
Comme le zoom, il est une grammaire de cinéma que j’ai toujours adorée. Le split screen (multi-image, ndlr) a forgé ma cinéphilie dans ma jeunesse car il cherche toujours à créer une émotion. Cet effet de style est tombé un peu en désuétude parce qu’il a été mal utilisé et est devenu juste illustratif. En fait, il doit prendre en charge un aspect émotionnel et raconter quelque chose en passant par le dialogue. J’utilise quatre split screen dans le film. Dans la scène du premier déjeuner dans la maison, on voit combien Stéphane, très mal accueillie, est étouffée par les cinq autres personnages. Elle se fait toute petite.

Informations supplémentaires

Film

L’origine du mal

Réalisation

Sébastien Marnier

Distribution

Laure Calamy, Dominique Blanc, Jacques Weber, Doria Tillier et Céleste Brunnquell

Sortie

En salles

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