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Corinne Le Brun

04 May 2022

Le réalisateur français Laurent Cantet pour la sortie de son film Arthur Rambo

Son personnage, « librement inspiré de l’histoire vraie de Mehdi Meklat », s’appelle ici Karim D. Le réalisateur condense l’affaire sur deux jours, ou plutôt une nuit infernale. De l’icône cathodique, Karim D. alias Arthur Rambo devient le pestiféré, la bête traquée, prise dans le piège mortel des réseaux sociaux. Sa mise au pilori fait le buzz… Forcément, le personnage est ambigu. C’est cette ambivalence que Laurent Cantet ausculte dans un portrait à la loupe, ni à charge ni à décharge. Un exercice d’équilibriste que le cinéaste réalise à travers des dialogues percutants ponctués de tweets immondes.

Eventail.be – Arthur Rambo s’inscrit-il dans la droite ligne de vos films précédents ?
Laurent Cantet – Déjà avec L’Atelier (2017) des jeunes un peu paumés cherchent à exprimer ce qu’il ont à dire et pour que les esprits se forment. En essayant de trouver les mots justes, on arrive à sublimer les choses qu’on a en soi et qui ne sont plus de l’ordre du réflexe violent. La plupart de mes films traitent de notre rapport au monde à travers des problématiques spécifiques. Ici, ce sont les réseaux sociaux. J’essaie de regarder d’autres mondes et leurs complexités, en m’attachant à un personnage avec une tension que j’espère la plus juste.

– Pourquoi vous êtes- vous intéressé à Mehdi Meklat ?
La polémique m’a placé dans un vertige.  Je connaissais Mehdi Meklat par ses chroniques à la radio, ses articles dans Bondy Blog. Il parlait de banlieue, de politique, de littérature. Quand l’affaire a éclaté, J’ai découvert ses tweets dans la presse. Et je me suis posé la question que je fais poser à sa copine dans le film: « Comment deux identités peuvent cohabiter dans un même cerveau ? » . J’ai voulu partager ce questionnement-là avec le public.

Une scène du film Arthur Rambo de Laurent Cantet

© DR

– Vous réunissez Karim et sa mère…
En effet, Karim D. a écrit un livre sur sa mère courage qui a été un énorme succès. Elle incarne une autre génération. Arrivée en France depuis plusieurs années, elle a voulu s’intégrer dans l’invisibilité, sans faire de vagues. Ses fils, Karim et son petit frère, revendiquent une place que la société ne veut pas leur donner. D’où ce désir de visibilité, coûte que coûte, à coups de provocation. Sa mère ramène de l’intimité, de l’humanité au milieu de la déchéance. Je n’ai pas du tout voulu faire un biopic de Mehdi Meklat. Après de longues réflexions, j’ai choisi de réduire son histoire à deux jours de sa vie. Je ne raconte que l’instant où tout bascule et je peux regarder les mécanismes mis en œuvre plus que son histoire à lui. A côté des réseaux sociaux, il y a la thématique – récurrente dans mes films – du statut du transfuge de classe, de ce jeune homme issu d’une famille d’origine algérienne qui vit en banlieue et qui va progressivement gagner sa place de l’autre côté du périph. Il débarque dans un nouveau monde que sont la littérature et l’édition. Cela m’intéressait qu’il parte de là où il était.

– Pour Karim, ses tweets abominables sont à prendre au 3e degré …
J’ai le sentiment que ce qu’il met en évidence c’est le mécanisme des réseaux sociaux. Je pense qu’il est juste pris dans une machine qui lui fait jouer de jeu-là. Je n’arrive pas à penser qu’il soit antisémite. Il faut être provoquant pour recueillir des like. Effectivement, il y a une prépondérance de messages haineux mais en fait il se pose la question « pour être remarqué, qu’est-ce qu’il a de plus monstrueux, être antisémite ou être n’être rien ?  » Des jeunes, à qui j’ai présenté le film, auraient peut-être retweeté des messages provocateurs. Pour eux, clairement, ceux-ci ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Il y a des règles du jeu qui sont différentes en fonction des générations. Ce qui n’excuse rien : il y a une vraie responsabilité à écrire quel que soit le support.

Une scène du film Arthur Rambo de Laurent Cantet

© DR

– Karim a d’ailleurs une vraie discussion avec son jeune frère…
Il comprend les messages de Karim pour ce qu’ils disent. Pour lui, les sans-voix se reconnaissent dans ces tweets qu’il ne prend pas au 3e degré. Il a quatorze ans, il est en colère, celle de Farid quand il était jeune. Il lui reproche de renier ce qu’il a écrit. Karim est un modèle, une boussole. « Qui puis-je suivre si ce n’est mon grand frère ? » lui demande-t-il. Son immaturité interpelle.

– Les tweets sont effaçables, se superposent et resurgissent. Ils n’ont pas droit à l’oubli ?
Ce n’est pas un coup monté. Cela arrive très souvent. Les messages se superposent, s’effacent et en même temps ils sont stockés quelque part. Quelqu’un aura pris la peine d’en faire une capture d’écran. Les gens tapent des mots en quelques secondes sur leur téléphone. Il faut être le plus malin et le plus rapide. C’est un peu la cour de récréation : on blague avec quelques copains, puis avec des followers qui eux-mêmes ont beaucoup de copains jusqu’à l’infini et de cela ils n’ont pas vraiment conscience. Autant quand il écrit son livre, Karim pense chaque mot qu’il couche sur le papier, autant là il est dans quelque chose de presque ludique. Ce besoin de popularité, de reconnaissance me semble être un phénomène très fort en ce moment. Les punks crachaient sur le monde parce qu’il ne leur plaisait pas. Aujourd’hui, on séduit pour être suivis et reconnus.

L'affiche du film Arthur Rambo de Laurent Cantet

– Dans quel état d’esprit avez-vous écrit les tweets qui déferlent à l’image?
Je tiens à dire que c’est une fiction. Nous avons inventé les tweets pour le film, avec un sentiment de nausée. Les montrer pendant le récit et à l’image a fait l’objet de journées de travail assez terribles. On a passé beaucoup de temps à les doser. Pendant tout le montage, on les a réactualisés. Ce sont des tweets millimétrés parce que soit on était trop violent soit pas assez, au risque de trop protéger le personnage.

– Un transfuge de classe a t-il droit à la rédemption, à la seconde chance ?
On ne vous pardonne rien. On n’est pas tout à fait regardé de la même manière quand on vient de la banlieue. On pardonne beaucoup plus à Zemmour qu’à Karim. Ce qui m’intéresse dans les personnages de transfuge de classe, c’est leur fragilité et la conscience de cette fragilité. J’aime assez cette phrase de Rachid son copain animateur de télévision : « mais tu ne te rends pas compte comme on est fragiles ». Ces gens-là sont un peu en liberté surveillée.

– Avez-vous eu des contacts avec Mehdi Meklat ?
Je l’avais rencontré très brièvement. Il m’a autorisé à faire le film. On le lui a montré à la fin du montage. Il a fait la part des choses.

Couverture : © Duchili

Informations supplémentaires

FIlm

Arthur Rambo

De

Laurent Cantet

Avec

Rabah Nait Oufella, Antoine Reinartz, Sofian Khammes

Sortie

4 mai 2022

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