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Martin Boonen

25 August 2023

L’Eventail – Pouvez-vous nous rappeler ce qu’était le journal Tintin ?
Gauthier van Meerbeeck – En 1946, juste après la guerre, Raymond Leblanc, jeune entrepreneur, a l’envie de créer une publication pour la jeunesse. Il voulait redonner le sourire et de la distraction à une société au moral quand même très plombé. Mais il a aussi une vraie conviction d’entrepreneur et entrevoit déjà très bien le succès commercial que peut être une telle entreprise. C’est d’ailleurs lui qui convainc Hergé d’embarquer dans l’aventure. Ce qui n’était pas évident, puisque Tintin était déjà édité chez Casterman. Mais c’était un tout nouveau projet éditorial, avec une nouvelle maison et tout à faire. Devenir le chef d’une bande d’auteurs dont il allait être le rédacteur en chef, ça l’a interpellé, je pense. Il fait appel à Edgar P. Jacobs qu’il connaît bien et qui fera naître pour l’occasion les mythiques Blake & Mortimer. Même histoire avec Paul Cuvelier pour Corentin, tout comme Alix de Jacques Martin ou encore Michel Vaillant de Jean Graton… Tous ceux-là ont commencé leur vie de papier dans les pages du journal Tintin.

© HERGÉ/TINTINIMAGINATIO 2023

– Comment se passait la cohabitation avec le Journal de Spirou, né à la même époque et avec qui il fallait partager les rayons des kiosques ?
Les approches étaient différentes au fond. On a beaucoup alimenté une pseudo-rivalité qui n’existait pas vraiment. Un peu comme en musique entre les Rolling Stones et les Beatles, les deux groupes anglais cohabitaient bien en réalité. Avec Spirou, on avait l’école de Marcinelle : les gags, les gros nez… une identité, un style très marqué. Tintin, c’était l’école de Bruxelles, plus tournée vers les récit d’aventures, des histoires plus réalistes. Ces deux offres se complétaient très bien en librairies.

– Le Journal de Tintin, c’est une vraie success story ?
Absolument. Bien plus que prévu même. Sous l’égide de Hergé, le projet à connu une expansion formidable jusqu’à être publié en France. Vous vous rendez compte ? Un journal de bande dessinée belge publié en France ! C’était fantastique. C’est d’ailleurs le succès du magazine qui a permis l’édition de tous ces grands héros, en format cartonné.

– Pourquoi un magazine si fructueux s’est-il arrêté ?
En 1988, cinq ans après la mort d’Hergé, selon la volonté de sa veuve, Fanny Remi, le titre a été récupéré par Moulinsart, créé trois ans plus tôt, signant de facto la fin du journal Tintin comme l’éditait Le Lombard. On ne peut pas retirer à Fanny Remi le désir de protéger l’œuvre, l’héritage artistique et culturel de son défunt mari. Une ligne qu’elle n’a jamais lâchée, d’ailleurs. Elle ne voulait pas diluer Tintin dans d’autres bandes dessinées. C’est pourquoi est né plus tard Tintin reporter. Un titre qui n’a subsisté que quelques mois. Le Lombard a sorti lui aussi, de son côté, un magazine de bande dessinée jeunesse, sans la marque Tintin. Lui non plus ne trouva pas son public et cessa de paraître rapidement. C’est un peu comme si le succès du journal Tintin tenait aux liens étroits entre Le Lombard et Hergé et que, sans l’autre, ni l’un ni l’autre ne pouvait subsister.

– Alors pourquoi ressusciter le magazine le temps d’un numéro spécial ?
Parce que nous avions un anniversaire à fêter ! Les 77 ans qu’aurait eu le magazine s’il n’avait cessé d’exister. Un âge symbolique puisque Tintin était le journal des jeunes de 7 à 77 ans. C’est donc un clin d’œil à l’histoire de la revue. Mais il n’était pas question de le faire un numéro spécial sans Tintin, juste pour surfer sur l’intérêt commercial supposé. L’histoire avait déjà prouvé que Le journal Tintin, sans Hergé, ça ne fonctionne pas. Et je dois dire que Moulinsart, notamment Nick Rodwell (le mari de Fanny Vlamynck, veuve d’Hergé ndlr) nous a bien suivis.

– Comment s’est passée la collaboration avec Moulinsart (la société qui gère les droits de l’œuvre d’Hergé, ndlr) ?
C’est une question à laquelle j’aurai pu exercer ma langue de bois, mais cela ne serra même pas nécessaire puisque cela s’est très bien passé (rires). D’ailleurs, de mon expérience, nos relations avec Moulinsart ont toujours été excellentes. C’est un projet qui a démarré il y a 7 ans, à l’occasion de nos 70 ans. À l’époque, nous avions proposé à Moulinsart d’éditer un très gros volume, de 777 pages, qui recueillait les histoires courtes parues dans le journal, accompagnées d’un dossier sur Moulinsart. À notre grande surprise, Nick Rodwell n’a fait aucune difficulté et il y a eu un vrai travail de coédition entre Le Lombart et Moulinsart à cette première occasion. Ce nouveau projet, c’était évidemment tout autre chose puisqu’il ne s’agit pas de réédition, mais de nouvelles créations. C’était donc beaucoup plus osé et risqué, financièrement et éditorialement parlant. La grande qualité de Nick Rodwell, c’est qu’il est très carré et qu’il se prononce très vite. On sait immédiatement si c’est oui, ou si c’est non. Il n’hésite pas et ne change pas d’avis. L’affaire était entendue en une seule réunion. Notre collaboration a donc été excellente.

– Qu’est-ce qui a guidé vos choix éditoriaux pour ce numéro ?
Nous voulions d’abord traiter avec des auteurs avec lesquels nous travaillons déjà. À l’exception de quelques invités extérieurs, nous avons fait appel à des auteurs du Lombard. La déclaration d’intention avec Moulinsart était claire : une histoire courte, finie, mettant en œuvre un des personnages historiques du journal Tintin. Moulinsart a fait en sorte que le magazine corresponde à leur charte graphique, qu’on puisse reconnaître immédiatement qu’il s’agit d’un objet Tintin. Nous nous sommes concentrés sur le contenu et nous proposons, en plus des histoires dessinées, un dossier qui porte un regard neuf et contemporain sur l’apport d’Hergé au monde de la bande dessinée. Ce cahier est illustré de dessins si pas inédits, du moins très rares. L’une des consignes que nous nous étions fixées était celle de ne pas tricher. Les Schtroumpfs et Léonard, par exemple, sont édités aujourd’hui au Lombard, mais ils ne paraissaient pas dans le journal Tintin à l’époque. C’est la raison pour laquelle ils ne sont pas présents dans ce numéro spécial. En revanche nous y retrouverons toutes ces séries qui ont fait le meilleur du journal : Alix, Blake & Mortimer, Clifton, Ric Hochet, Thorgal, Chlorophylle

– La démarche est particulièrement intègre. Peut-on dire que ce numéro spécial prolonge donc la série qui s’est arrêtée en 1988 ?
C’était notre objectif en tout cas. Si la numérotation du journal Tintin n’avait pas été aussi chaotique, nous aurions vraiment aimé numéroter cet exemplaire à la suite du dernier journal paru, oui. Mais le système du magazine est compliqué et nous aurions dû tricher pour que ce soit compréhensible et cela, nous n’en avions pas envie. Nous avons également absolument voulu conserver l’esprit du magazine. Il n’était pas question d’en faire un objet luxueux destiné aux collectionneurs et disponible dans des boutiques spécialisées pour puristes. C’est la raison pour laquelle, malgré ses 400 pages, il sera broché et disponible en librairies et en kiosques, comme n’importe quel magazine, à un prix accessible à tous. Ce n’est pas exhaustif, ce n’est pas complet, mais c’est ambitieux et généreux.

– Le mois de septembre sera chargé pour Le Lombard…
En effet ! Concomitamment à la sortie de numéro spécial du journal Tintin, se tient le BD Comic Strip Festival, le festival de la bande dessinée à Bruxelles (du 8 au 10 septembre, ndlr). Le 8 septembre est une date importante puisque c’est précisément ce jour-là que sortira le hors-série “Journal Tintin 2023 spécial 77 ans” que nous venons d’évoquer. Le même jour, sortira aussi le tome 2 de “La grande aventure du Journal Tintin”, et nous inaugurerons aussi l’exposition “Le Lombard, une affaire de famille”, au Centre belge de la bande dessinée, à Bruxelles. Elle durera un an, ce qui est très long pour ce genre d’exposition. Nous espérons que le Roi lui-même pourra l’inaugurer. Après tout, nos héros de bandes dessinées ne sont-ils pas d’excellents ambassadeurs de notre petite Belgique ?

– Vous êtes passionné de bande dessinée. Que ressentez-vous quand vous vous installez dans ce bureau, qui était celui de Maurice Leblanc lui-même ?
Il y a un petit côté conte de fée, c’est indéniable. Il se heurte tous les jours au réel puisque le décor ne permet pas d’oublier tous les impératifs pragmatiques de résultats financiers qui vont avec la fonction. On est parfois loin du fantasme d’un métier qui consiste à lire des BD et à les trouver chouettes ou pas (même si cette dimension existe aussi et heureusement). Le cœur du métier consiste surtout à défendre le travail de nos auteurs auprès des libraires, des diffuseurs et distributeurs. Auprès des lecteurs aussi. Tout cela est très pragmatique. Mais ce métier reste un rêve. À 7 ans, mes parents m’avaient offert un Tintin et un Spirou, me demandant de choisir entre l’un et l’autre. J’avais choisi Tintin. Je me souviens encore du déchirement, de l’incompréhension que j’avais ressenti à l’annonce de l’arrêt du magazine. Il avait forgé une partie de mon enfance et de ma culture. Après un début de carrière d’avocat au barreau de Bruxelles qui ne me convainquait pas tant que ça, cette opportunité était merveilleuse pour moi. Même si Le Lombard ne détient plus les droits de Tintin depuis longtemps, la possibilité de faire revivre le journal qui portait son nom ne m’a jamais quitté. Y a-t-il un sentiment de revanche aujourd’hui par rapport au gamin que j’étais ? Peut être… En tout cas, il y a un sentiment d’accomplissement. Sans aucun doute. Un peu d’angoisse aussi, puisqu’on manipule un héritage culturel ébouriffant et qu’il faut s’en montrer digne. Mais de cela, il est encore trop tôt pour le dire (rires).

– L’univers de la bande dessinée est riche et foisonnant. Il semble moins souffrir du désamour de la lecture que le livre.
Vous avez raison sur toute la ligne, mais c’est une médaille qui a son revers. La bande dessinée semble très peu atteinte par ce que toutes les Cassandre annoncaient de rivalité avec l’écran ou le digital. Les lecteurs achètent autant qu’avant. Mais cette constatation rend la BD très attractive pour l’industrie. Ce gâteau est donc convoité par tout le monde. S’ensuit donc une surproduction massive et naît alors un cercle vicieux qui veut que les parts du gâteau rétrécissent, et qu’on produit encore plus pour compenser cette érosion des recettes. La qualité éditoriale et le lecteur ne sortent pas gagnant de cette fuite en avant.

– Mais le marché de la BD continue de bien se porter ?
Oui, grâce à l’arrivée chez nous du manga. En Belgique et en France, les ados entre 12 et 18 ans ne lisent pratiquement plus que du manga. Cependant, ils en lisent beaucoup, et s’éduquent à la bande dessinée, et une partie finit par s’ouvrir à autre chose et découvrir une BD plus culturellement européenne. Cependant, depuis 8 ou 9 ans que nous faisons ce constat de cette production boulimique au Lombard, nous considérons que ce n’est peut être pas la bonne formule pour la pérennité d’un marché de qualité. Du coup, depuis mon arrivée, nous avons fait le choix de réduire le nombre de sorties. Et le réduire drastiquement puisque nous sommes passés en l’espace de 2 ou 3 ans de 135 sorties annuelles à 75. Nous voulons être plus avisés dans nos choix éditoriaux, quitte à en faire deux fois moins, mais avoir les moyens de les défendre deux fois mieux. Nous avons beaucoup moins le droit à l’erreur, mais nous serons certains que tous les titres que nous avons sortis auront eu réellement leur chance de trouver leur public. Évidemment, c’est risqué, c’est casse gueule et on ne l’a pas fait en un claquement de doigts. Ça nous a pris trois ans mais nous sommes convaincus que c’est l’avenir.

Illustration de couverture : © DARGAUD-LOMBARD SA/TINTIN IMAGINATIO/2023

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