Corinne Le Brun
08 July 2026
– Eventail.be – Votre roman est-il né d’un sentiment de colère ?
– Yasmina Khadra – Je parlerai plutôt d’indignation et d’impuissance. Je suis indigné par ce qui se passe dans le monde. Je suis très en colère contre moi-même de ne pouvoir faire quelque chose. Donc, ma seule réaction a été d’écrire un livre dans l’espoir d’éveiller des consciences et surtout accéder enfin à une certaine responsabilité qui nous permettrait de décider du sort de l’humanité. J’avais écrit déjà les premières pages avant le 7 octobre 2023. Je les ai actualisées mais c’est pratiquement la même histoire. La tragédie du 7 octobre n’a pas changé les choses. Le massacre des Palestiniens existe depuis la Nakba, en 1948.
– Pour que son manuscrit soit lu ou entendu, Wahid est obligé de séquestrer l’éditeur…
– Oui. C’est ce qu’il faut peut-être faire à l’humanité entière. Il faut l’enlever, la séquestrer et lui dire voilà ce qui se passe sur cette planète. Pour la responsabiliser.
– Comment votre propre manuscrit a-t-il été accueilli par les éditeurs ?
– En 2020, avant le Covid, quand j’en parlais avec des éditeurs, il n’y avait pas un refus catégorique. Ils étaient récalcitrants car ils pensaient que j’allais me casser encore une fois les dents. Qu’il n’y ait pas de confusion : les éditeurs me respectent beaucoup. Mais ils pensaient que ce n’était pas une bonne façon pour moi d’essayer de recoller les morceaux depuis L’Attentat (Éd. Julliard, 2005). Parce que quand j’ai écrit ce roman, j’ai eu toutes les hostilités du monde en France, et pas ailleurs. Et donc ils craignaient que je ne fasse qu’enfoncer le clou. Je voulais tout simplement rencontrer un éditeur capable de dire « je prends » (Éditions Flammarion, NDLR). J’avais besoin d’une stimulation, d’une acceptation. Je respecte énormément les lecteurs parce qu’ils m’ont tout donné. Ce sont eux qui m’ont permis de rester debout. Sans eux, je n’aurais pas réussi à continuer de croire dans l’espèce humaine.
Hiam Abbass, Yasmina Khadra, Elea Gobbe Mevellec, Zita Hanrot, Zabou Breitman et Simon Abkarian l'équipe du filme "Les Hirondelles de Kaboul" à Cannes en 2019 © Photo News
– La Palestine serait-elle un sujet tabou ?
– Non, c’est un sujet tabouisé. On en a fait un tabou. Maintenant, même en France, il y a des menaces. Une loi va interdire que l’on critique Israël. On est vraiment tombés très bas. Qui gouverne la France finalement ? Il faut arrêter. Il faut toujours être du côté de l’humain, que l’on soit juif, musulman, chrétien, athée, homosexuel… On est d’abord un être humain et on a droit au respect. C’est comme ça que je vois les choses. Je pense souvent, à mon âge finissant, que nous avons une responsabilité vis-à-vis des générations de demain. Je suis devenu ce que je suis : écrivain, instruit… parce qu’avant, en Algérie, des gens qui ont pris les armes, ont défendu ma chance de devenir un jour ce que je suis. À notre tour aussi, de défendre la chance des générations de demain, d’aspirer ou de réaliser leurs propres rêves. C’est un devoir cosmique. C’est dans la nature des choses.
– Wahid, Palestinien, est catholique par sa mère, musulman par son père. Pourquoi avoir mis en avant cette double appartenance religieuse ?
– Nous sommes tous les enfants de Dieu. Voilà, c’est comme ça. Et il y a un certain moment où Jaïn demande à Wahid d’aller prier au pied du Christ. Il demande : « est-ce possible ? » Oui ! Prions le même Dieu. Et le problème de la religion, c’est qu’à un certain moment, on a tourné le dos à Dieu pour suivre les prophètes. Et on est devenu chrétien, juif et musulman. Et par la suite, on a tourné le dos aux prophètes pour suivre les courants. Et on est devenu catholique, protestant, orthodoxe, sunnite, chiite, et ainsi de suite. On ne veut que nous éloigner de l’essence même de la foi. Parce qu’il y a l’influence des êtres humains. Les religions s’apparentent de plus en plus à des sectes.
– Vous écrivez qu’il faut dissocier la religion de l’idéologie. À votre niveau, y parvenez-vous ?
– Bien sûr ! Personne ne vient me dire ce que je dois croire ou ne pas croire. Il faut avoir son libre arbitre. Et le problème, c’est que nous avons renoncé à ce repère, peut-être le plus profond de toutes les références. L’idéologie signifie l’usurpation de la religion. On a pris la religion en otage. On l’a dépossédée de quelques vérités cosmiques. Et on les a introduites dans des discours d’amalgame, de discorde. On a connu cela avec l’Inquisition. Même chose avec l’islamisme. L’islamisme a pris des versets. Il les a travestis, il en a fait des outils de guerre, de haine et d’exclusion. Je pense que pour les croyants, Dieu ne peut pas nous vouloir du mal. Alors, comment se fait-il qu’à travers ces livres, on puise les sources de tous les maux ? Parce que l’homme a renoncé à être intelligent. C’est tout.
– Il vous arrive de prier ?
– Je suis un croyant pratiquant. Ça ne veut pas dire que je connais la vérité. C’est un choix. Dieu n’est pas obligé de me protéger. J’ai besoin de temps en temps de me confier ou de me tourner vers quelque chose de supérieur à moi pour que je puisse accepter ma vulnérabilité et ma fragilité. Ce repère est essentiel quand on veut ne pas sombrer dans la haine et dans la violence. Je suis dans la réalité des choses et je sais ce que je trouve. Je n’ai pas de haine. Je suis quelqu’un de malade parce que je n’ai jamais réussi à avoir de la haine. Jamais au grand jamais. C’est la seule maladie que je ne voudrais pas soigner. Depuis tout petit, j’ai compris que la haine, c’est une toxine qui nous détruit l’intérieur. Quand vous êtes dans la haine, vous ne voyez même pas votre bonheur. Vous confondez votre bonheur avec la jouissance que vous tirez du deuil, du chagrin ou des déconvenues que ressentira la personne que vous détestez. Et ça, c’est s’éloigner de soi et ne jamais être restitué à son propre petit monde.
Livre
Le Prieur de Bethléem
Auteur
Yasmina Khadra
Éditeur
Flammarion