Martin Boonen
24 July 2026
La Foire de Libramont doit son existence à une race chevaline. En 1926, un groupe d’éleveurs ardennais réunis au sein de la Société royale du Cheval de trait ardennais imagine un rendez-vous destiné à promouvoir l’animal emblématique de leur région. L’événement s’installe à Libramont-Chevigny, dans la province de Luxembourg, où il se tient chaque année depuis lors.
Son histoire connaît quelques ruptures : sept années d’interruption pendant la Seconde Guerre mondiale, puis une annulation en 1974 sur fond de crises agricoles et de manifestations. En 2022, la société fondatrice cède la place à la coopérative à finalité sociale Libramont Coopéralia, dont les statuts placent la promotion d’une ruralité responsable au centre du projet.
© Didier Lebrun/Photonews
L’événement se revendique aujourd’hui comme la plus grande foire agricole en plein air d’Europe. Le champ de foire couvre près de 30 hectares, dont plus de 80.000 m2 d’exposition, et accueille quelque 800 exposants, plus de 3.500 animaux de ferme et une fréquentation qui tourne autour de 195.000 visiteurs en quatre jours. L’édition 2026, ouverte le 24 juillet et close le 27, réunit un double jubilé : la 90e foire et les cent ans de la structure organisatrice.
Le dimanche reste traditionnellement consacré au cheval de trait ardennais, et cette journée prend cette année une résonance particulière. Le centenaire se décline par ailleurs en plusieurs temps forts. La séance inaugurale de vendredi est revenue sur le siècle écoulé.
Libramont Coopéralia dévoile un documentaire intitulé 100 ans de racines, un siècle d’avenir, qui suit trois parcours d’agriculteurs de générations différentes pour raconter la transmission des savoir-faire et les mutations du monde rural. Une bière anniversaire baptisée La 26, en référence à l’année de fondation, a été brassée à partir d’orge 100 % belge par la Brasserie nationale luxembourgeoise.
Le thème général de l’édition, « Cultive ton flow », s’adresse aux jeunes générations, et le renouvellement des exploitations sert de fil conducteur à l’anniversaire. Les chiffres du secteur justifient en effet ce choix. En Europe, l’âge moyen des agriculteurs atteint 57 ans et 15 % seulement des fermes déclarent avoir identifié un successeur. En Belgique, près de sept exploitations sur dix ont disparu depuis les années 1980.
Les organisateurs prévoient de planter un verger de variétés traditionnelles, un vignoble et plusieurs centaines de mètres de haies, avec l’ambition affichée de faire de Libramont le parc d’exposition le plus durable d’Europe. Cette opération de verdurisation prolonge une évolution engagée depuis quelques années.
Le pôle viti-, vini- et fruiticulture, introduit en 2024, confirme l’intérêt croissant du secteur agricole belge pour la diversification vers la vigne, tandis que L’Ardenne Joyeuse et le chapiteau En Terre Bio restent des vitrines emblématiques pour les producteurs de terroir.
Le concours de l’agricultrice de l’année a par ailleurs été relancé pour mettre en lumière la place des femmes dans le secteur, dans le cadre de l’année internationale des agricultrices décrétée pour 2026.
Le hall 3 accueille pour la deuxième année consécutive le Tomorrow Food Market, sur 500 m2. Plus de cent produits y sont présentés, déjà disponibles en magasin et issus de filières belges.
Le mouvement a changé de statut en juin dernier. Cinq coopératives agricoles biologiques belges, Farm for Good, Reinette & Co, BelgoBio, Biomilk.be et Coq des Prés, se sont réunies au sein d’une ASBL soutenue par le Blue Deal Agricole. Leur objectif est d’ouvrir des débouchés aux fermes engagées dans une transition vers le bio et le régénératif, en devenant le guichet unique des entreprises qui souhaitent s’approvisionner en Belgique.
« Quand on reprend la ferme familiale, on le fait avec ses tripes. Ma génération cherche une agriculture cohérente avec les enjeux d’aujourd’hui : le climat, la biodiversité, la santé des sols et la résilience alimentaire. Nous voulons produire autrement, tout en vivant correctement de notre métier », confie Guillaume Debouge, agriculteur à Pailhe, cité par le mouvement.
© Didier Lebrun/Photonews
« Les agriculteurs ne doivent pas porter seuls la transition. Coopératives, transformateurs, distributeurs, consommateurs et de nombreux autres acteurs ont un rôle à jouer », complète Clotilde de Montpellier, cofondatrice de Tomorrow Food et fondatrice de Farm for Good.
En 2025, les coopératives réunies sous cette bannière revendiquaient 197 agriculteurs engagés et 13.192 hectares accompagnés, pour 20 millions de litres de lait, 1,2 million d’œufs, 330.000 poulets, 6.400 tonnes de grandes cultures, 2.800 tonnes de légumes et de pommes de terre et 250 tonnes de fruits.
L’objectif européen de 25 % de surface agricole utile convertie en bio à l’horizon 2030 représenterait, selon le mouvement, 1,65 million de tonnes exprimées en équivalent blé à écouler chaque année dans le système alimentaire.
Pour combler cet écart, Tomorrow Food mise sur le mass balance. Cette méthode permet à un transformateur de s’approvisionner auprès de fermes situées à des stades différents de leur conversion, chacune rémunérée à proportion de son impact environnemental, mesuré chaque année par un outil de diagnostic.
Des discussions sont par ailleurs en cours avec le secteur bancaire et assurantiel en vue de créer un fonds de transition, qui ferait contribuer les acteurs bénéficiant indirectement d’une eau plus propre, de sols moins érodés et d’une biodiversité préservée.
La Foire vit pour partie de subsides publics, environ 14 % de son chiffre d’affaires selon son ancienne administratrice déléguée Natacha Perat, et cette dépendance nourrit un débat politique récurrent.
Certains observateurs y voient une vitrine encore dominée par l’agriculture conventionnelle, quand la direction rappelle les lignes rouges qu’elle s’est fixées : refus d’un élevage de visons, absence de stand pour Monsanto et Bayer, fin du statut de sponsor accordé à Total sur l’allée centrale.
Cette édition anniversaire marque enfin la passation annoncée entre le président et la direction générale. Le lundi 27 juillet, un déjeuner économique doit réunir 250 dirigeants du secteur agroalimentaire en présence du Premier ministre Bart De Wever. Les 28 et 29 juillet, deux journées de démonstrations forestières prolongeront l’édition sur un site de la commune voisine de Bertrix.
Photo de couverture : © Didier Lebrun/Photonews