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Martin Boonen

30 March 2023

Eventail. be : Vous avez été banquier d’affaires, puis dans le conseil financier. Nous vous avions rencontré dans l’alimentation (Deliveroo Benelux), puis la mobilité (Skipr), vous voilà dans l’énergie, pourquoi ?
Mathieu de Lophem :
En fait, j’ai toujours voulu lancer un fonds d’investissement. Ma carrière a été entièrement organisée autour de cet objectif. Après la finance, je devais comprendre la réalité de la vie d’une startup, comprendre comment les responsables de ces sociétés devaient penser, réfléchir pour pouvoir, plus tard, me mettre dans leur peau et ainsi les conseiller de la manière la plus efficace possible. Parce que, pour moi, un gestionnaire de fonds ne doit pas se limiter à apporter un financement aux sociétés qu’il soutient, mais un réseau, une connaissance, une aide pratique et un regard stratégique.

© DR/Shutterstock.com

– Soit, mais pourquoi l’énergie, et surtout pourquoi le nucléaire, que l’on annonçait condamné en Belgique depuis des années.
On l’annonce, en effet, mais ce n’est pas fait. Et je pense que ce serait une erreur d’ailleurs. Le but de Skipr, mon précédent projet, c’était de désengorger les villes, notamment en décarbonant la mobilité. Il était donc déjà question d’énergie ! Ce fut l’occasion de me rendre compte que 84% de notre énergie était d’origine fossile. En creusant un peu cette question, on comprend assez vite que l’énergie nucléaire est la source d’énergie qui produit le moins de CO2 au kilowatt-heure. L’autre avantage majeur du nucléaire, par rapport aux énergies renouvelables cette fois-ci, c’est qu’elle est pilotable et non pas intermittente. En fait, si demain, on veut remplacer les plus de 80% d’énergie fossile que nous consommons actuellement, il ne sera pas possible de se passer du nucléaire dans le mixe énergétique futur. Il a sa place à côté de toutes les options énergétiques renouvelables possibles.

Le nucléaire prendra - inévitablement - sa part dans le futur mix énergétique durable © DR/Shutterstock.com

– C’est pourtant une énergie longtemps décriée…
L’obsession de la sortie du nucléaire, c’est très belge, et c’est très politique. Si on regarde ce qui se passe à l’étranger – à l’exception d’une minorité de pays comme l’Allemagne, très radicale sur la question – les opinions sont beaucoup, beaucoup plus nuancées sur ces enjeux. Il y a évidemment des questions sur les déchets, le renouvelable, et la sécurité. Les opposants au nucléaire avaient en tête un calcul (qui se révèle plus incertain que jamais) sur le développement des énergies renouvelables et du stockage énergétique plus rapide qu’il ne l’est dans la réalité. Pour autant, le développement des énergies vertes est crucial, mais pour le moment, il n’a permis que de compenser l’augmentation des besoins énergétiques et pas à réduire notre dépendance aux énergies fossiles. Il faut donc aller beaucoup plus loin.

© DR/Shutterstock.com

– Les partisans de la sortie du nucléaire ont pourtant des arguments !
Le nucléaire souffre de trois défauts perçus (ils ne correspondent pas toujours à une vérité scientifique ou économique) : le coût de l’infrastructure, la gestion des déchets, et la sécurité. Ces trois points sont d’importants chantiers et tous peuvent être considérablement améliorés. Sur la gestion des déchets par exemple, l’enfouissement est une excellente solution, sûre et sans conséquence sur l’homme et l’environnement. En revanche, on peut encore réduire la quantité produite et la durée de vie de ces déchets. Sur le coût de l’infrastructure, c’est vrai, il est lourd. Mais l’allongement de la durée de vie des centrales nucléaires rend l’investissement de départ de plus en plus intéressant (l’amortissement ramène néanmoins le coût de l’électricité produite avec du nucléaire dans le même ordre de grandeur que le renouvelable ou le gaz, ndlr). Et surtout le coût du MWh est stable et majoritairement connu à l’avance puisque le coût du combustible ne représente qu’une toute petite partie du coût du MWh produit, à l’inverse du gaz et on voit où cela nous a mené. En ce qui concerne la sécurité, en fait, le nucléaire est déjà une énergie très sûre. Le dernier accident en date, Fukushima, a ému la population et soulevé une grande émotion, surtout au Japon, durement touché par le feu nucléaire à la fin de la seconde guerre mondiale. Et c’est tout à fait naturel, mais, si vous prenez les chiffres de l’OMS, les radiations ont fait moins de victimes que le désordre de l’évacuation d’urgence (l’OMS, sur son site internet, mentionne une victime – contestée – par radiation, à comparée au 20 000 attribuées aux tsunami lui-même, ndlr). Les conséquences strictement liées à l’aspect radiologique ont été très limitées. Mais bien sûr il faut continuer à investir dans des projets qui ne présentent aucun risque de prolifération de matières radioactives, ni de militarisation. De toute façon, l’innovation est surtout là pour aider la filière à relever le défi industriel immense devant elle, notamment en termes de construction de nouveaux réacteurs…

Aube ou crépuscule pour le nucléaire ? © DR/Shutterstock.com

– Le nucléaire, c’est l’avenir ?
En termes de recherches et développement, il y a beaucoup de choses qui se font et encore beaucoup de choses à faire pour continuer à améliorer cette énergie. Pour l’avenir, des signes forts existent déjà : le nucléaire est entré dans la taxonomie verte européenne (classification des activités économiques ayant un impact favorable sur l’environnement, ndlr). Cela signifie que l’Europe croit au nucléaire. Autre exemple, l’hydrogène provenant du nucléaire devrait vraisemblablement être considéré sous peu comme un hydrogène vert. Le nucléaire est en train de devenir une énergie durable. D’ailleurs, onze pays européens (la France, la Bulgarie, la Croatie, la République tchèque, la Hongrie, la Finlande, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, ndlr) ont annoncé, fin février dernier, se mettre d’accord pour un approfondissement de leur coopération en soutenant de nouveaux projets nucléaires, basés sur des technologies innovantes et l’exploitation des centrales existantes. Oui, le nucléaire, c’est l’avenir. Tellement que le risque de pénurie de main-d’œuvre, au niveau mondial, est réel. On n’y palliera qu’en ayant recours à de l’automatisation et de la robotisation. C’est peut-être même dans ces domaines qu’il y a le plus à faire. Je le répète, le nucléaire à moins besoin d’être amélioré que d’être développé.

Nuketech va faire fleurir le nucléaire © DR/Shutterstock.com

– C’est avec ce constat qu’est né Nuketech ?
La première idée de Nuketech remonte à deux ans. Guerric de Crombrugghe, en plus d’être docteur en ingénierie aéronautique et l’ancien CEO d’une startup spécialisée dans la fourniture d’images hyperspectrales pour l’agriculture (ScanWorld, ndlr) est aussi mon beau-frère. Un soir, après un dîner, nous nous sommes fait cette réflexion, un peu provocante : “plutôt que de sortir du nucléaire, ne serait-il pas temps de le financer ?” Ce qui était une blague est devenu une ambition. Pour y parvenir, nous nous sommes associés avec Amaury de Hults, qui avait une expérience de sept ans chez Engie comme membre de l’équipe d’investissement en infrastructures énergétiques et autant dans d’autres fonds d’investissement dans l’énergie. Ensemble nous couvrons les domaines financiers, entrepreneuriaux et scientifiques.

De gauche à droite : Amaury de Hults, Guerric de Crombrugghe et Mathieu de Lophem, les fondateurs de Nuketech © Nuketech

– Quels sont vos objectifs ?
Nous sommes occupés à lever 50 millions d’euros. Nous avons déjà cinq promesses d’investissement. Nous rencontrons les premières startups qui nous intéressent. Nous sommes d’ailleurs assez loin dans le processus avec trois d’entre-elles. Nous avons besoin de 15 à 20 projets à soutenir pour que ceux qui aboutiront rapidement puissent éventuellement compenser ceux au démarrage plus long. Nous avons analysé les besoins de l’industrie dans ce domaine et nous avons multiplié l’un par l’autre pour être certain d’avoir l’impact que nous ambitionnons.

© DR/Shutterstock.com

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– Auprès de qui levez-vous des fonds ?
Nous nous adressons à plusieurs profils. Soit des familles ou des groupes familiaux belges et étrangers qui ont envie d’investir une partie de leur capital dans des solutions à l’un des mals des décennies prochaines, soit des sociétés qui ont une activité, proche ou lointaine, dans le nucléaire et qui ont un intérêt à avoir accès aux ressources des startups que nous soutenons. L’institutionnel ne s’est pas encore montré intéressé mais les récentes déclarations des co-présidents d’Ecolo (Jean-Marc Nollet et Rajae Maouane ont déclaré le 14 janvier dernier “L’ADN d’Ecolo n’est plus ‘‘Nucléaire, non merci !” “, ndlr) pourrait bien faire évoluer la situation.

 
 

– Peut être. Mais cela reste un secteur que l’on annonce condamné en Belgique depuis longtemps. N’est-ce pas un obstacle pour Nuketech ?
Au contraire, sans jeu de mots de mauvais goût : en Belgique, nous sommes des bombes en nucléaire ! Au niveau académique, nous avons, à Mol, le SCK-CEN, un centre de recherches nucléaires avancées. De plus, notre tissu industriel historique est très proche du nucléaire. Lors de l’Expo Universelle de 58’, l’Atomium présentait dans ses boules l’état d’avancement des recherches nucléaires belges. En Belgique nous avons donc accès à une vraie communauté scientifique spécialisée et à l’industrie. C’est fantastique de pouvoir faire le pont entre l’un et l’autre. Nous avons un lien très fort avec le nucléaire : il faut capitaliser dessus.

Photo de couverture : © Jon Verhoeft

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