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Corinne Le Brun

29 March 2023

Au cœur de la médina de Salé, au Maroc, Halim (Saleh Bakri) et Mina (Lubna Azabal) tiennent une boutique traditionnelle de caftans, ces tuniques brodées à la main que les femmes portent pour des cérémonies. Le couple vit dans le secret. Halim est homosexuel. Il a appris à cacher son homosexualité. La concurrence est rude avec les caftans faits à la machine. Mina tombe malade. Halim a du mal à transmettre son savoir-faire traditionnel. Arrive un jeune apprenti… Maryam Touzani s’éprend de ce triangle amoureux avec tendresse et délicatesse. Sa caméra se pose longuement sur les mains expertes et caressantes du tailleur. Ses protagonistes se parlent à peine quand ils ont des choses importantes à se dire. Tout se passe dans le regard. Le deuxième long métrage de Maryam Touzani aborde le sujet de l’homosexualité, taboue et répréhensible en Afrique du Nord. On retrouve Lubna Azabal que la réalisatrice avait déjà engagée dans Adam (2019), film dénonçant le sort odieux réservé aux mères célibataires marocaines.

Eventail.be – Dans Adam, vous célébrez l’art de la pâtisserie. Ici, vous mettez en lumière la confection artisanale du caftan, au Maroc. Pourquoi ces choix ?
Maryam Touzani – Je suis très touchée par ces vieilles traditions parce que nous vivons dans une société où tout va très vite, où nous ne prenons plus le temps. On perd le sens des choses, même les plus ordinaires. Fabriquer un caftan est devenu très rare aujourd’hui. Parfois, je suis nostalgique d’une période où on prenait le temps, où la lenteur et le romantisme existaient beaucoup plus que maintenant. Cette belle tradition a disparu. Les derniers artisans ont pratiquement disparu. J’ai la larme aux yeux car que je sais que la transmission d’une génération à l’autre est quasi impossible. Je pense que la société a tout à gagner à maintenir, voire ressusciter l’artisanat qui fait partie de la culture marocaine, de ce que nous sommes. J’ai grandi dans cette tradition, j’ai pensé au caftan noir de ma mère, que j’ai porté pour présenter le film au Festival de Cannes.

Maryam Touzani à Cannes le printemps dernier © Photo News

– La confection traditionnelle des caftans existe-telle encore au Maroc. Et que symbolise cette tunique ?
On fabrique encore des caftans. Mais, aujourd’hui, la machine a remplacé le savoir-faire manuel. Le caftan que nous avons fait pour le film a été entièrement fabriqué à la main. J’ai demandé de le confectionner à la main même si j’avais toutes raisons de le faire faire par des machines, pour les besoins du film où le temps est compté. C’était important pour moi. Le caftan est un bel objet. Les femmes le portent pour les fêtes, les mariages, la naissance d’un enfant.

– Vous abordez le thème de l’homosexualité. Pour quelles raisons ?
Je voulais traiter de personnages qui m’émeuvent et me touchent. Le personnage de Halim est inspiré par des personnes que j’ai rencontrées personnellement, de près ou de loin. Ces personnes vivent dans le non-dit. C’est tellement dur de se réveiller le matin, de faire semblant d’être une personne qui n’est pas vraiment elle-même. J’ai ressenti cela maintes fois depuis mon enfance. J’ai rencontré un homme formidable dans la médina de Casablanca. Cet homme possède comme Halim une douceur naturelle. Je n’ai pas voulu entrer dans son intimité, mais j’ai senti son tourment à travers son élégance. Comme Halim, il cache son homosexualité et il vit dans l’ombre. Peut-être ai-je imaginé cela…

© DR

– Les yeux bleu gris de Halim sont très expressifs. Vous vous attardez à les filmer…
Il m’importe de dire les choses sans les mots, avec un minimum de dialogues. Les émotions passent par l’image, le regard, le geste. Le bleu a un sens particulier dans le film, comme la couleur du caftan même si celui de ma mère est noir. Le bleu symbolise le ciel, la liberté. J’ai choisi le bleu pétrole que j’ai cherché pendant des mois. C’était comme une obsession. Je l’ai trouvé à Paris au Marché Saint Pierre. Quand j’ai vu Halim et ses yeux bleus, je me suis dit que mon choix avait du sens. Je n’avais rien prémédité.

– Vous avez tourné dans la médina de Salé au Maroc. Le lieu était-il important pour vous?
Quand vous êtes dans la médina, vous êtes à la fois dans et hors de la ville. J’aime les lieux qui ont une âme. Les murs parlent. Ils créent une proximité, une intimité qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans la ville. En même temps, les gens ne peuvent pas s’isoler. Ils entendent toujours quelque chose dans leur voisinage. Halim doit intérioriser son amour et, en même temps, il est exposé au regard des autres, dans la médina.

L'équipe du Bleu du Caftan (Ayoub Missioui, Nabil Ayouch , Maryam Touzani et Lubna Azaabal ) à Cannes en 2022 © Photo News

– Avez-vous fait un casting des mains?
Nous avons beaucoup parlé de ce sujet. Les mains font partie des sensations du film. Elles sont directement liées à la passion, à la patience qu’ont les personnages. Halim a appris avec un artisan. Chaque geste de la main qu’il fait est aussi une façon de comprendre ses émotions, son état intérieur.

– Mina continue d’être amoureuse de son mari, Halim…
Il y a plusieurs sortes d’amour. Entre un homme et une femme, entre deux hommes. L’amour est le moteur du film. Quiconque peut décider la personne qu’il va aimer. Et il n’a pas besoin de cacher son amour. Je n’ai pas voulu raconter le passé de ce couple. Ce qui compte c’est le présent. Y compris quand ils sont à trois et qu’ils dansent. Ce jeune homme qui arrive dans l’atelier apporte de la joie.

– Vous retrouvez Lubna Azabal, cette fois pour le rôle de Mina.
Son personnage est une femme forte avec des fragilités en elle. Elle a choisi de rester avec son mari parce qu’elle l’aime. Leur amour s’est transformé et ne concerne qu’eux deux. Ils ont appris à s’aimer d’une autre manière. Mina s’interroge sur ce qu’elle a pu faire dans sa vie. Elle protège Halim comme une mère. Elle veut lui donner la force d’affronter le monde. L’aider à ce qu’il s’aime. Elle veut le rendre heureux. Bien sûr, elle est blessée en tant que femme et épouse. Elle sait que son mari aime quelqu’un d’autre. Lubna entre totalement dans le personnage. Pour un réalisateur, c’est un cadeau merveilleux.

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