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Corinne Le Brun

23 August 2023

Eventail.be – Quel sens donnez-vous à l’expression «prendre la clé des champs» ?
André Comte-Sponville – La clé des champs, c’est le droit de s’en aller. Par exemple, le droit de mourir. Le premier article du livre porte sur l’euthanasie et le suicide assisté. On a le droit de mettre fin à ses jours avec l’aide d’un médecin. Je pense comme Montaigne que vouloir mourir volontairement fait partie des droits de l’homme.

– Philosopher est une façon de s’affranchir ?
Oui. La philosophie doit être libératrice. Le philosophe cherche le bonheur mais, plus encore, la liberté, la lucidité, la vérité. Il m’a paru important de dire à mes lecteurs par quel cheminement biographique, en particulier à partir de quelle enfance, j’avais entrepris de philosopher. J’ai philosophé pour m’arracher au malheur de ma mère, dépressive. Pour grandir, et aussi pour m’éloigner du malheur inhérent à la vie.

– Vous vous êtes libéré de votre éducation catholique à l’âge de dix-huit ans et vous avez choisi la philosophie. Quel en a été le déclic ?
C’est le fruit d’un événement historique hasardeux. L’événement en question était Mai 68. J’avais 16 ans, j’étais dans un lycée catholique. Je me suis réveillé d’extrême gauche comme des milliers d’adolescents scandalisés par les violences policières. J’ai crié « CRS SS », le mode d’ordre le plus injuste. Bouleversé, je me suis pris d’une passion pour le politique. On ne peut pas avoir deux passions à la fois. Dieu cessa d’abord de m’intéresser et puis j’ai cessé d’y croire. Tous les auteurs que j’admirais, Roger Martin du Gard, André Gide, Sartre, Camus, Louis Aragon, étaient athées ou agnostiques. J’ai perdu la foi un peu par hasard, un peu pour ces deux mauvaises raisons. Il a fallu que je fasse un travail philosophique pour me trouver des raisons de vivre et, si possible, de vivre heureux. Il fallait bien affronter que nous allons tous mourir et qu’après la mort il n’y a rien, pas d’autre vie que celle-ci. Raison de plus pour prendre cette vie-ci au sérieux.

© DR

– Vous avez perdu votre fille à peine âgée de six semaines et votre maman qui s’est suicidée. La philosophie aide-t-elle à affronter la mort?
La philosophie aide à comprendre l’angoisse de sa propre mort et nous aide à l’accepter. En revanche, quand vous perdez un être cher, vous êtes brisé par le chagrin et la philosophie n’y peut rien. La philosophie doit se confronter à l’expérience du deuil. Outre l’horreur du chagrin, s’ajoutait, pour moi, l’angoisse de ce qui pourrait se passer avec mes autres enfants. Ma fille est morte le 6 mai 1981, le jour de l’élection de François Mitterrand. J’avais vingt-neuf ans. Tout le monde faisait la fête à la place de la Bastille. J’étais au fond du trou, en larmes. Cela m’a rappelé la fragilité de la condition humaine. Aimer la vie cela suppose aussi qu’on accepte sa propre fragilité à soi. On renonce au rêve de la sagesse indestructible. On peut craindre la mort. Mais comme pour l’athée il n’y a rien après la mort. Avoir peur de la mort, c’est avoir peur de rien. La philosophie nous aide à comprendre et à accepter cette angoisse du rien.

– On voit une joie s’animer en vous dès que vous parlez de philosophie
La philosophie apporte le plaisir de penser. Il y a peu de temps, me voyant dans une émission de télévision, j’étais frappé comme mon visage au repos était triste et grave. Dès que je prends la parole, il s’anime. J’ai la sensibilité triste et la pensée joyeuse. J’ai d’autant plus le besoin de philosopher.

– Blaise Pascal, un de vos penseurs préférés, était croyant. Un paradoxe ?
Je l’ai lu quand j’avais 15 ans, j’étais alors catholique pratiquant. Devenu athée, j’étais bouleversé par ce qu’il disait non pas sur Dieu mais sur l’Homme. Pour la première fois, quelqu’un me montrait la condition humaine dans sa vérité. « Condition de l’homme : ennui, inconstance, inquiétude » telle est sa définition en une seule phrase. Il témoigne à la fois du peu que nous sommes et à la fois de notre grandeur. Pascal n’est pas un pessimiste ni un optimiste. Comme Shakespeare, Pascal voit la vie des deux côtés.

– Vous vous définissez comme «athée fidèle». Pourquoi ?
D’abord athée non dogmatique parce que mon athéisme n’est pas un savoir. Pour la simple raison que personne ne sait si Dieu existe ou non. Je crois que Dieu n’existe pas. Et athée fidèle parce je reste attaché par toutes les fibres de mon être à un certain nombre de valeurs morales, culturelles qui sont nées dans les grandes religions, dans la tradition judéo chrétienne, que j’avais reçues et que j’ai transmises à mes enfants. La fidélité c’est ce qui reste de la foi quand on l’a perdue. Ce n’est pas parce que j’ai perdu la foi à vingt ans que je vais renoncer aux valeurs évangéliques, bibliques qui ont fait notre civilisation.

Photo de couverture : © Patrick Renou

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Livre

La clé des champs et autres impromptus

Auteur

André Comte-Sponville

Éditeur

Éditions PUF

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